En attendant sa métamorphose, les habitants du quartier Python-Duvernois se mobilisent contre l’insalubrité

Dans ce quartier aux portes du 20ème arrondissement, l’un des plus pauvres de Paris, les habitantes et les habitants s’organisent pour demander des conditions de vie dignes et décentes alors que la réhabilitation de leurs logements se fait attendre.

Voici près de dix ans qu’une « étude de programmation urbaine » a été lancée par la ville de Paris pour donner un nouveau visage à la cité Python-Duvernois, ensemble de barres et de tours de logement social dressées à partir des années 1950 entre le périphérique, la porte de Bagnolet et les boulevards des maréchaux.

Comme nombre de quartiers aux portes de la capitale, Python-Duvernois cumule bien des difficultés. L’étude d’évaluation des impacts sur la santé du projet « Les Portes du 20ème » précise ainsi que le taux de pauvreté y atteint 36%, en comparaison de 22% en moyenne dans l’arrondissement. Le diagnostic est sans appel : bas revenus pouvant conduire à des renoncements aux soins (avec 39% de familles monoparentales contre 24% dans le 20ème), précarité énergétique, suroccupation des logements, problèmes de santé respiratoire, et même surmortalité hivernale. Le secteur présente également une faible densité commerciale, avec 8 commerces pour 1 000 habitants (29 en moyenne à Paris).

Il va sans dire qu’une grande partie des résidents attend avec impatience la métamorphose du quartier : le chantier devait débuter cette année, avec la démolition de 124 logements sur la rue Henri Duvernois et le relogement de leurs habitants. En 2014, les « Portes du 20ème » ont été sélectionnées parmi les 200 quartiers de priorité nationale du NPNRU (Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain) « compte-tenu de la forte concentration des difficultés sociales, économiques et urbaines de ce territoire ». C’est le seul quartier parisien concerné par cette enveloppe étatique, qui a permis au budget de la ZAC Python-Duvernois d’atteindre près de 300 millions d’euros.

Malheureusement, les incertitudes de l’année 2020 n’ont pas épargné le secteur du BTP, laissant bien des habitants dans le flou quant à leur avenir à court terme. « Le projet avait déjà pris un an de retard avant la crise sanitaire et les habitant.es n’ont aucune information depuis », détaille dans une tribune sur Regards la conseillère de Paris et élue du 20ème Danielle Simonnet (FI), qui s’est rendue sur place régulièrement ces derniers mois. « Quand seront-ils relogés pour celles et ceux qui résident encore dans les barres qui seront démolies ? Et où ? Quand commenceront les travaux des bâtiments qui vont être rénovés ? Sur quelle durée ? » Elle dénonce le triple « silence de la ville, de la politique de la ville, et du bailleur, » la RIVP (Régie immobilière de la ville de Paris), en charge d’une grande partie des logements sociaux aux portes de la capitale.

Mercredi 28 octobre, une heure avant l’annonce du second confinement, une quarantaine de résidentes et de résidents s’étaient réunis autour de la conseillère de Paris afin d’exposer leurs difficultés et de proposer des pistes d’action pour faire réagir la municipalité. Sous la voûte de la barre Louis Lumière, ils énumèrent avec colère tout ce qui rend leur quotidien infernal : les factures d’électricité de plusieurs centaines d’euros à cause de l’isolation déplorable de bâtiments qui ne sont plus aux normes, l’humidité et la moisissure qui gagnent du terrain, la prolifération des rongeurs, cafards et punaises de lit, sans oublier les nuisances majeures dues au périphérique…

L’impact de l’autoroute urbaine sur la santé des habitants apparaît comme une injustice particulièrement amère ; d’après le rapport de présentation du projet, « le secteur Python-Duvernois se caractérise par des taux de motorisation très faibles sur le territoire parisien (moins de deux voitures pour cinq ménages en moyenne). » Pourtant, la cartographie 2015 du bruit routier à Paris place ses habitants « dans les 4,4% de la population parisienne soumise à des niveaux de bruit supérieurs à 70dB ». De même, « la valeur limite des concentrations d’oxyde d’azote (NO2) est dépassée » en bordure d’îlot, le long du périphérique et du boulevard Davout.

S’il est malheureusement bien difficile de bâillonner la circulation parisienne, qu’est-ce qui empêche les gestionnaires des lieux de maintenir les logements dans un état correct ? La quarantaine de résidentes et résidents présents pour la réunion « Python-Duvernois en action » s’accordent sur la dégradation de la situation en 2020 et la nécessité d’une intervention rapide. Leur mobilisation depuis la rentrée de septembre commence d’ailleurs à donner ses premiers résultats : une lettre de la RIVP évoquant une intervention prochaine à l’échelle du quartier a été reçue le même jour par les habitants, et plusieurs réparations de locaux demandées de longue date ont finalement eu lieu.

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Réunion du collectif « Python-Duvernois en action » – 28 octobre 2020 © Paris Lights Up –

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Danielle Simonnet a également mis le sujet sur la table du conseil du 20ème arrondissement, qui a adopté un « vœu relatif à l’amélioration du cadre de vie pour les habitant.e.s du quartier Python-Duvernois » lors de la séance du 2 novembre dernier. La majorité municipale demande à la RIVP d’informer « le plus rapidement possible » les résidents sur le calendrier de la réhabilitation et des relogements, et s’engage à mobiliser toutes les parties prenantes pour « agir fortement pour améliorer le cadre de vie du quartier, en œuvrant pour sa propreté, l’éradication des espèces nuisibles, et l’entretien des équipements ». L’élue insoumise a également promis d’évoquer la question à l’occasion du prochain conseil de Paris, qui se tiendra à partir du 17 novembre prochain.

Les habitants peuvent-ils enfin entrevoir la fin de leur calvaire, alors que le confinement exacerbe une nouvelle fois des maux présents de longue date ? Le doute subsiste. Lors de leur réunion, les habitants ont dénoncé les lenteurs et les silences de la RIVP, estimant ne pas être entendus par le bailleur. « Ils s’en foutent des pauvres ! », s’écrie une résidente d’un certain âge dont la patience a été mise à rude épreuve ces derniers mois. Après avoir été laissés de côté pendant la crise sanitaire, les habitants redoutent d’être écartés des décisions une fois le chantier lancé.

La réhabilitation de Python-Duvernois devait débuter en cette fin d’année pour les premières démolitions (306 logements sur les 628 logements existants), et s’achever en 2025 par la rénovation de plusieurs tours d’habitation. Votée au printemps 2019 au conseil de Paris, elle comprend la construction de 450 nouveaux logements, 60 000 m² de bureau, un parc de 3 hectares, une crèche, et de nouvelles installations sportives, associatives et de santé. C’est à n’en pas douter un beau projet, qui permettra de désenclaver le quartier tout en lui conférant une dimension paysagère bienvenue. Si les nombreuses sources de pollutions qui entourent le site ne disparaîtront pas du jour au lendemain, le projet donnera indéniablement à ses habitants un cadre de vie plus appréciable, en particulier pour les infortunés ménages dont la vue se limitait jusqu’à présent aux abords du périphérique.

Pourtant, comment tolérer qu’un projet urbain doté d’un tel budget ne puisse remédier dès à présent aux préoccupations les plus pressantes des résidents actuels du quartier ? Les « passoires énergétiques » ne sont-elles pas la priorité du moment ? Le niveau d’insalubrité observé dans certains logements – où vivent notamment des enfants et des personnes vulnérables – ne justifie-t-il pas une intervention immédiate et décisive des organismes responsables ? Enfin, est-on certain que le projet de ZAC prend bien en compte tous les problèmes soulevés par les résidents ?

Prenons l’exemple des rats, cités à de nombreuses reprises lors de la réunion du 28 octobre. Les habitantes et habitants de Python signalent depuis des mois une augmentation du nombre de rongeurs aperçus dans les espaces verts, voire dans certains bâtiments du quartier. Locaux poubelles accessibles, habitat délabré et parfois criblé de trous, présence de sites de travaux dans les environs : plusieurs facteurs évidents permettent d’expliquer cette situation. Les rats se reproduisent en fonction de la nourriture disponible, et peuvent à l’occasion s’exposer en surface – en particulier lorsque surviennent des inondations ou autres changements en sous-sol.

L’étude d’impact du projet l’indique clairement : « les opérations prévues sur le secteur du projet Python-Duvernois prévoient de larges zones de déblaiement, notamment avec l’aménagement de parkings souterrains ». Dès lors, pourquoi ne pas s’assurer en amont de l’imperméabilité des immeubles à de possibles intrusions de rongeurs ? Comme cela a été observé ailleurs à Paris, le début de ce gigantesque chantier devrait en effet s’accompagner d’une recrudescence des apparitions de rats et de souris à travers le quartier.

On retrouve ici un certain aveuglement, malheureusement courant dans l’action publique : la question des rats est uniquement citée du point de vue des nuisances. Les rongeurs ne sont pas mentionnés une seule fois dans l’étude écologique faune-flore de la ZAC, et ce alors même qu’ils comptent de toute évidence parmi les mammifères parisiens les plus nombreux. Cet oubli semble paradoxal : d’après l’enquête publique, « le projet porte une forte attention au renforcement des corridors écologiques ». Parmi ses « incidences positives », on retrouve le « renforcement de la trame verte et bleue régionale avec la ceinture verte de Paris selon l’axe nord-sud » (proximité du bois de Vincennes et des voies de la Petite ceinture), « et une continuité écologique est-ouest » reliant le parc département Jean Moulin de Montreuil et le cimetière du Père Lachaise. La zone contribue ainsi « au fonctionnement d’une liaison écologique locale en contexte urbain. » Pour faire simple, la cité Python est déjà un lieu de passage important pour les animaux, et le futur projet entend renforcer cet état de fait.

Une campagne d’extermination aurait deux effets : une dépense massive et inutile d’argent public, et une torture systématique d’animaux qui pourrait être évitée par la recherche de solutions de long terme. Les rats ne disparaîtront pas du jour au lendemain. La mise en place de poubelles adaptées et l’isolation complète des bâtiments pourraient-elles s’accompagner de dispositifs durables visant à éviter les contacts entre la population et les rongeurs ? D’après ses concepteurs, le projet Python-Duvernois « vise à proposer plus qu’un parc au cœur du quartier ; affirmer le statut de quartier-parc comme véritable composante de la ceinture verte ». Difficile dans ce cas d’ignorer les animaux qui la peuplent.

La réhabilitation du site est un horizon souhaitable, mais elle ne saurait justifier de prolonger le délitement des installations actuelles. Les habitantes et les habitants de Python-Duvernois ont droit à des conditions de vie dignes et décentes. Avant même le relogement des occupants concernés, la RIVP et la ville se doivent d’agir sans attendre : aujourd’hui encore, des Parisiennes et des Parisiens tombent malade à cause de leur propre logement.


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Illustration en tête d’article : le quartier Python-Duvernois, Paris 20°.
© Jacques Leroy – DU

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