Insalubrité : La juste colère des résidents du 8 rue de Tlemcen, dans le quartier des Amandiers

Absence de chauffage, moisissures, fuites d’eau, pannes d’ascenseurs : les locataires de l’immeuble Paris Habitat du 8 rue de Tlemcen (20e arrondissement) dénoncent depuis des années les symptômes du mal-logement. Ce mardi, des infiltrations d’eau ont inondé plusieurs étages de la résidence.

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Un an après le combat des habitants de Python-Duvernois, c’est aujourd’hui dans un autre quartier de l’est parisien que des résidentes et résidents se mobilisent pour alerter les autorités sur la dégradation de leurs conditions de vie. Derrière le charme automnal des arbres aux feuilles jaunies qui longent la discrète rue de Tlemcen se cache une réalité beaucoup moins reluisante. Au numéro 8, dans un immeuble géré par le bailleur social Paris Habitat (« plus de 125 400 logements dans 54 communes »), le sentiment d’abandon des habitants confrontés à l’insalubrité atteint aujourd’hui des sommets.

Peu avant notre passage ce mardi après-midi, des infiltrations ont inondé plusieurs étages du bâtiment, parfois sur deux ou trois centimètres : suffisant pour que l’eau se répande au sein même des logements d’habitants désemparés. Dans l’attente d’une intervention, des personnes âgées se sont vues contraintes de calfeutrer leurs portes ou de passer elles-mêmes la serpillère pour essayer de limiter les dégâts. D’autres locataires avaient déjà choisi d’évacuer une partie de leur mobilier pour le protéger du déluge – malgré l’absence d’intempéries au dehors.

Paris Habitat, qui communiquait en début de soirée sur l’envoi d’un prestataire « pour pomper l’eau et procéder au nettoyage », opération qui se faisait attendre depuis plusieurs heures, estime que la fuite est due « à l’intervention d’un locataire sur son radiateur ». Une justification plus que discutable au vu de l’étendue de l’inondation, que les locataires considèrent pour leur part liée « au mauvais entretien du chauffage ». D’après plusieurs témoignages, voilà près de cinq ans que ce dernier ne fonctionne plus correctement, poussant les résidents à s’équiper de radiateurs portatifs à leur propres frais. Au-delà, c’est l’étanchéité même du bâtiment et de ses canalisations qui mériterait visiblement d’être revue.

« Ça fait une quinzaine d’années qu’il n’y a plus d’entretien, de l’immeuble ou des appartements », explique Lydia, la vingtaine, qui a passé la majorité de sa vie rue de Tlemcen. Le système de chauffage est là encore mis en cause, aucun des habitantes et habitants interrogés n’ayant en mémoire des interventions spécifiques du bailleur, même celles et ceux présents de longue date. Les dysfonctionnements de la chaufferie sont l’un des principaux motifs de la mobilisation lancée par le biais d’une pétition au printemps dernier, et qui s’est accélérée depuis la fin du mois d’octobre avec des interventions de la conseillère de Paris (FI) Danielle Simonnet.

Suite à son engagement pour le quartier Python-Duvernois, où la situation s’est en partie améliorée ces derniers mois, l’élue du 20e s’est faite une spécialité de représenter les locataires parisiens confrontés à l’insalubrité en interpellant les bailleurs et propriétaires fautifs. « Les locataires de la rue de Tlemcen sont en colère : leur bailleur Paris Habitat les met en danger », estime-t-elle, indiquant ce soir que « le directeur territorial a reconnu que le problème venait de la chaudière centrale, et le plombier venu dans l’appartement a constaté que le radiateur ne fonctionnait plus faute d’entretien ».

Conjuguées à celles des habitants, ses alertes ont permis de mettre en lumière la situation de plus en plus difficile du 8 rue de Tlemcen. Elles ont été suivies par plusieurs articles de presse, dont un photoreportage de Simon Louvet du média Actu Paris, une visite du maire du 20e (Paris en Commun) et président de Paris Habitat Éric Pliez, et le passage de représentants du bailleur, comme lors de notre visite. « Il y avait des travaux ce matin au niveau du chauffage central », précise Lydia. « Quand ils sont partis, ça a donné ça… », se lamente-t-elle en constatant que l’inondation a gagné les escaliers depuis les couloirs, les rendant glissants alors même que les ascenseurs ont dû être mis hors service en vue de l’intervention.

Assia, résidente accueillante qui vit dans l’immeuble « depuis le début, en 1996 », nous guide à travers les corridors et les appartements où les eaux ont débordé. Le courant a été coupé dans la majorité du bâtiment : une initiative bienvenue, en attestent les gouttes s’écoulant abondement d’un plafonnier, dans l’appartement plongé dans le noir d’un homme d’un certain âge. Entre les étages, des installations électriques n’apparaissent guère protégées de l’humidité. Dans le hall d’entrée comme dans les sous-sols qui abritent le garage, il semble pleuvoir à l’intérieur même de la résidence.

Dans ce quartier prioritaire de la politique de la ville, ses « 34 logements » hébergent notamment des personnes âgées, handicapées, ou souffrant de maladies. La dégradation progressive des infrastructures et les pannes fréquentes d’ascenseurs empoisonnent aujourd’hui leur quotidien, en limitant en particulier les déplacements. Des locataires accusent également la présence accrue de moisissures constatée dans l’immeuble d’être à l’origine de problèmes de santé supplémentaires, y compris chez des enfants.

Lydia et Leïla, une voisine du même âge, font défiler sur leurs écrans de téléphone des photographies d’appartements défigurés par l’insalubrité. « On nous dit que c’est juste esthétique, ou que c’est du vandalisme », s’indigne la première suite aux derniers retours de Paris Habitat, chez qui l’abandon semble avoir laissé place au mépris. Le bailleur aurait promis « des travaux d’esthétique en 2022 », précise-t-elle, « mais on ne veut pas de travaux d’esthétique, ce n’est pas ce qu’on demande ».

Exaspérée par les manquements du gestionnaire des lieux, Leïla évoque l’exemple du sort de sa belle-mère, « qui est handicapée, avec de l’arthrose ». Face aux pannes d’ascenseurs à répétition, on avait osé lui suggérer « de la porter à l’étage, puis de porter le fauteuil roulant ». Aux deux responsables de Paris Habitat venus constater la « fuite », et minimisant les dégâts sans pour autant en mener large, elle dit « ne pas avoir les mêmes informations. Ça fait cinq ans que ça dure, ils maîtrisent la fuite pour un temps mais ils ne la réparent pas ! »

« Au bout d’un moment, ça va péter », juge Lydia d’un air tenace. « On a l’impression que c’est juste une question d’argent, qu’on est juste des numéros de dossier. Où-est-ce qu’elles sont passées nos charges ? » Colère similaire chez Leïla : « ils sont censés nous proposer des habitations salubres, or elles sont loin d’être salubres. Ma mère, ça fait sept ans qu’elle vit dans la moisissure. Une dame vient d’arriver dans l’immeuble avec un enfant : elle vit déjà dans la moisissure ».

Après avoir récemment envisagé une procédure légale pour suspendre le versement de leurs loyers, des résidentes et résidents du 8 rue de Tlemcen comptaient se rendre au commissariat du 20e arrondissement dans la soirée afin de porter plainte contre Paris Habitat pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Contactés, le bailleur social et les élus de la ville et de la mairie du 20e en charge du logement n’avaient pas donné suite à nos demandes d’information ce mardi soir.

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Photographies © Paris Lights Up

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