Crise du crack : Le préfet de police veut déplacer les consommateurs vers une parcelle SNCF de Bercy-Charenton (12e)

Après l’annonce d’un projet de déplacement des occupants du square de la porte de la Villette (19e) vers un site ferroviaire du boulevard Poniatowski (12e) avec l’accord de la SNCF, les élus locaux et le préfet de police Didier Lallement s’opposent une nouvelle fois sur le dossier du crack.

Après Stalingrad, les jardins d’Éole, et la porte de la Villette, un nouveau déménagement sans solutions de prise en charge sociale ou sanitaire semble se préparer du côté de Bercy-Charenton (12e). Dans un courrier publié dans la soirée du 25 janvier, le préfet de police a indiqué avoir obtenu l’accord de la SNCF pour transférer les personnes toxicomanes vers une parcelle « à l’intersection de deux réseaux ferroviaires et du boulevard Poniatowski », face à l’arrêt de tramway T3a Baron Le Roy. L’annonce ne devrait guère améliorer ses relations avec les représentants locaux – tout comme le maire (LR) de la commune voisine de Charenton-le-Pont Hervé Gicquel, la maire (EELV) du 12e arrondissement Emmanuelle Pierre-Marie dit ne pas avoir informée avant ce communiqué, et dénonce « une décision brutale et unilatérale ».

La présence des consommateurs de crack au square de la porte de la Villette, dont le nombre varie généralement d’une cinquantaine à plus de 200 personnes, « n’a pas vocation à se pérenniser, car elle pénalise des riverains, des commerçants, et des usagers des transports de Paris, de Pantin, et d’Aubervilliers », estime la préfecture. Quatre mois après l’évacuation des jardins d’Éole, et face à l’opposition du voisinage et des trois maires concernés, Didier Lallement juge « nécessaire d’envisager le déplacement des usagers de crack vers un autre lieu à Paris qui, cette fois, ne soit pas sur la voie publique ou sur un square ».

« La SNCF a donné son accord à l’État » pour « le prêt et la mise à disposition » de la parcelle retenue, poursuit la préfecture, qui affirme avoir souhaité « retenir un site qui soit, d’une part, le plus éloigné possible des quartiers résidentiels, commerçants, ou des nœuds de transports, et d’autre part, accessible aux services sanitaires et sociaux ». Le lieu semble correspondre à l’adresse du 20-22 boulevard Poniatowski, qui avait accueilli en 2019 le club éphémère Dehors Brut, et disposerait d’une surface de « 5 000 mètres carrés ». Dans son courrier, le préfet de police évoque désormais « la réalisation de travaux de pose d’une clôture sécurisée ».

L’annonce de Didier Lallement a suscité l’opposition de l’ensemble de la représentation politique locale, jusqu’à la députée (LREM) de la circonscription Laetitia Avia, qui estime que « déplacer le problème ne saurait le résoudre ». Ce mercredi après-midi, le premier adjoint (PS) à la maire de Paris, Emmanuel Grégoire, l’adjointe (EELV) à la santé Anne Souyris, la maire (EELV) du 12e arrondissement, Emmanuelle Pierre-Marie, et le maire (LR) de Charenton, Hervé Gicquel, ont organisé une conférence de presse commune pour exprimer leur refus du projet et assurer que Didier Lallement « a réussi à créer une unanimité contre lui et sa décision ».

Dans un communiqué, ils fustigent « une décision unilatérale du préfet de police, sans aucune concertation avec la ville de Paris, les communes limitrophes, la préfecture de région, l’Agence régionale de santé d’Île-de-France, les riverains concernés, et les associations spécialisées ». S’adressant au ministre de l’intérieur et à Didier Lallement, l’association Médecins du Monde estime ainsi « qu’un terrain éloigné de tout et entouré de clôtures sécurisées ne permet pas une prise en charge décente des personnes, et marque [leur] mépris pour les professionnels du secteur médico-social ».

Selon les élus réunis autour du premier adjoint (par ailleurs représentant du 12e) cet après-midi, la décision de la préfecture est « sans fondement sur le plan sanitaire » et « risque de disperser à nouveau les usagers de drogue dans les secteurs historiquement concernés. Ces opérations d’implantation accréditent en outre l’idée qu’il y aurait des lieux où le deal de crack est toléré par les pouvoirs publics ». Appelant à la mise en place « d’un comité de pilotage réunissant l’ensemble des parties prenantes sous l’égide de l’État, seule autorité compétente concernant la prise en charge des usagers de drogue en matière sanitaire, sociale, et de sécurité publique », l’exécutif parisien rappelle la nécessité de « proposer une offre sanitaire et sociale », exprimant le souhait de « travailler à des solutions pérennes en dehors des à-coups médiatiques ».

Après des années d’immobilisme qui ont particulièrement éprouvé les habitants du nord-est parisien et de Seine-Saint-Denis – sans oublier la santé des premiers concernés – des convergences avaient pourtant semblé se concrétiser l’été dernier entre les services de l’État et l’exécutif parisien. La ville avait notamment reçu l’accord du Premier ministre en vue de soutenir le développement d’un réseau de centres d’hébergement. La maire (PS) de Paris Anne Hidalgo envisageait alors « des lieux à taille humaine, disséminés sur l’ensemble du territoire du Grand Paris, combinant accueil et espace de repos le jour, des places d’hébergement d’urgence la nuit, une offre de soins addictologiques et psychiatriques, de l’accompagnement social, et un cadre thérapeutique de prise en charge des toxicomanes« .

Faute de soutien franc d’autres communes du Grand Paris, l’exécutif avait finalement prévu de renforcer le dispositif existant et d’ouvrir quatre nouveaux sites dédiés à l’accueil des personnes toxicomanes dans les 10e, 19e, et 20e arrondissements. Quelques mois plus tard, c’est l’impasse : le soutien gouvernemental apparaît aujourd’hui plus timide, les questions de dignité humaine et les impératifs sanitaires trop souvent évacués par les postures sécuritaires, l’ouverture de ces lieux ayant par ailleurs suscité la colère de certains riverains et plusieurs manifestations. À deux mois et demi du premier tour d’une élection présidentielle pour laquelle la maire de Paris et la présidente de la région Île-de-France se sont portées candidates, il serait présomptueux d’espérer que la situation politique se débloque rapidement et que la crise du crack reçoive enfin l’attention et les moyens qu’elle mérite.

Tout comme le maire de Charenton-le-Pont, la ville de Paris se dit aujourd’hui « prête à saisir les juridictions compétentes afin de s’opposer à cette situation inhumaine et dégradante ». Face aux interrogations des élus concernés, une réunion du comité de pilotage du plan crack se réunira mardi 1er février en lien avec le préfet de région. Alors que plusieurs centaines de consommateurs sont aujourd’hui laissés sans d’autre choix que la rue, un réseau d’accueil et de soins à la hauteur du problème se fait encore attendre. Le plan triennal de 9 millions d’euros adopté en 2019 apparaît désormais bien léger au vu de l’ampleur et de la durée de cette véritable crise de santé publique, et de ses lourdes conséquences sociales et humaines pour les quartiers du nord-est parisien.


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Photographie : Le site concerné vu depuis le boulevard Poniatowski (Paris12e) en octobre 2021
© Google Street View

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