Près de 200 travailleurs sans papiers entament un mouvement de grève contre les nouveaux exploiteurs de l’externalisation

Le Monoprix de la rue de Belleville était le théâtre de luttes convergentes ce lundi 25 octobre : déjà mobilisées pour leurs conditions de travail et leurs salaires, les équipes du magasin ont retrouvé une partie des 200 travailleuses et travailleurs sans papiers qui ont lancé un mouvement de grève le matin même. Revendication prioritaire, « gagner la régularisation afin de ne plus subir la surexploitation ».

« Livreurs, plongeurs, ouvriers, éboueurs, intérimaires dans diverses professions », de la restauration au nettoyage en passant par la logistique et le bâtiment : les activités diverses exercées par les personnes sans papiers réunies sur les piquets de grève ne les empêchent pas de tirer des conclusions similaires quand à leur traitement actuel. Sur les huit sites franciliens concernés par la mobilisation, le quotidien est en effet miné par les mêmes difficultés : contrats précaires, impossibilité de se projeter à long terme, salaires de misère malgré des rythmes éreintants…

Les livreurs de Stuart étaient particulièrement bien représentés sur le trottoir qui s’étend face au Monoprix : une demi-douzaine d’entre eux sont habituellement « employés » par le magasin pour effectuer des livraisons à domicile. En réalité, le recours à leurs services est la conséquence de montages confus entre plusieurs sociétés, illustration des absurdités de l’externalisation. D’après la CGT Postaux et la CGT Commerce Distribution et Services, à l’origine de la mobilisation, « c’est Pickup Logistics qui a obtenu ce marché. Cette dernière société est une filiale de GeoPost appartenant au groupe La Poste. Concernant la livraison, Pickup recourt à Stuart, autre filiale au sein de GeoPost, et en cascade utilise une société de transport différente » selon l’adresse des clients. Au final, l’implication de quatre ou cinq sociétés différentes conduit à entretenir une main d’œuvre sous-payée et sans interlocuteurs fiables.

La « startup » Stuart avait effectué une levée de fonds de 22 millions d’euros en 2015, notamment auprès de Geopost – DPDgroup. Cette société holding, qui dépend directement du grand groupe postal et se spécialise dans la livraison de colis, rachètera finalement 100% du capital de Stuart en 2017. Pour les fondateurs de cette dernière, Clément B. et Benjamin C., qui depuis multiplient les investissements au bénéfice des profiteurs de « l’ubérisation », tout se passe pour le mieux. Le premier mise depuis 2020 sur le business des « dark kitchens », lourdes de promesses pour inventer de nouvelles formes de précarisation du salariat et maximiser les profits.

Abasse K., livreur sans papiers pour Stuart sous l’ombrelle de la société GSG transport, n’a quant à lui pas grand chose à investir. Son quotidien est fait de salaires insuffisants pour vivre décemment ou espérer accéder à un logement stable, d’horaires dont personne ne veut, et de la peur des accidents, car « quand tu en as un, tu n’as pas d’arrêt ». Lui et ses collègues « demandent avant tout des régularisations », avec la perspective encore lointaine d’une réintégration en tant qu’employés du groupe Monoprix. Abasse K. et d’autres livreurs racontent le traitement de ceux « à qui on a fait casser le contrat », pour profiter ensuite de statuts plus « flexibles » en rappelant les mêmes personnels.

Monoprix est la propriété du groupe Casino, géant de la grande distribution qui a pleinement profité de l’essor du secteur depuis le début de la crise sanitaire. Après une hausse de son résultat opérationnel courant de près de +25% en 2020 (supérieure à celle enregistrée par le rival Carrefour), son rendement ne s’est guère essoufflé avec une nouvelle augmentation de l’indicateur de +23,5% sur le premier semestre 2021. Visitée par 800 000 clients par jour, l’enseigne Monoprix a réalisé à elle seule « 5 milliards d’euros d’activités franchises incluses » en 2020.

Preuve de l’importance croissante de la livraison au sein de ses activités, le dernier rapport financier de Casino précise que « le e-commerce alimentaire a enregistré une croissance de +15% en comparable sur le [1er] semestre, soit une progression de +103% sur deux ans, au-delà du marché (+59%) ». Loin de se limiter aux discutables pratiques dénoncées par ses sous-traitants d’Île-de-France, le groupe de distribution a récemment multiplié les partenariats logistiques avec Amazon, déjà connu pour les conditions de travail peu enviables de ses employés.

« On est ensemble, avec la CGT, pour que ça change », explique Abasse K, heureux de constater que d’autres travailleuses et travailleurs sans papiers sont venus soutenir les livreurs de Stuart et les équipes de Monoprix. Mamadou T. travaille pour la société d’intérim Targett : le matin même, lui et ses collègues ont « gagné le combat » et obtenu de leur employeur « le titre de salarié, et la possibilité de pouvoir travailler en règle ». Il décrit cependant lui aussi un quotidien aliénant qui pousse beaucoup de travailleurs à cumuler les emplois précaires, « les heures volées à la fin du mois », le salaire horaire réel « à 9 euros et quelques, moins que le SMIC ».

Denis Pallages, secrétaire du CSE Monoprix – Belleville, exprime sa solidarité avec ses coéquipiers sans papiers en luttes. Il décrit l’incident qui a rapproché leurs combats et ceux des employés de Monoprix : « un de nos livreurs s’était fait voler son vélo-cargo sur son lieu de travail, et la société qui l’employait lui a réclamé 1 800 euros pour remboursement! » Dans un communiqué, la CGT Commerce Distribution et Services dénonce « les méthodes employées : une ‘période d’essai’ du livreur sans contrat avec paiement par chèque, qui s’il fait l’affaire est aidé pour ‘monter son auto-entreprise’, mais bien sûr on n’oublie pas de l’inscrire dans l’outil informatique de Stuart pour prendre en charge les livraisons. ».

« Le travail est organisé et planifié par semaine. Chaque mois, une facture leur est adressée, équivalente au chiffre d’affaires réalisé, bien entendu sans détail. Le paiement est effectué par virement 15 jours après ». Le syndicat s’interroge sur « l’attitude et le laisser faire de la Poste et de Monoprix », expliquant que les deux entreprises « bénéficient d’aides en matière d’emploi. Pourquoi courent-elles ce risque d’atteinte à leur image en organisant ces montages ? » La CGT exige « la régularisation immédiate » des travailleurs sans papiers, estimant que « les régulariser, c’est se battre contre le travail dissimulé, contre la précarisation de la société : c’est tirer les conditions de travail de tout le monde vers le haut ! »

D’autres sociétés présentes en Île-de-France étaient concernées par le mouvement lancé ce lundi matin (voir carte ci-dessous) : le Café Marly du Louvre, Manpower, Targett, Sépur, Planett Interim, et GLS. Les grévistes de la rue de Belleville, au cœur du quartier commerçant de Jourdain, comptent se rassembler « chaque jour à partir de 9h30 jusqu’à la régularisation ». Une pétition ainsi qu’une caisse de grève ont été lancées pour accompagner leur action, qui a par ailleurs reçu le soutien des conseillères de Paris du 20e arrondissement Raphaëlle Primet (PCF) et Danielle Simonnet (LFI).

Solidaires de leurs collègues livreurs et intérimaires, les équipes du Monoprix souhaitaient elles aussi faire entendre leurs voix, en particulier après les victoires obtenues au magasin de République en juillet dernier. Denis Pallages énumère les revendications qui accompagnent celle de la régularisation des livreurs sans papiers qui travaillent aux côtés de la petite centaine d’employés du Monoprix : « une augmentation des salaires », qui plafonnent pour beaucoup au strict minimum, « un arrêt de la sous-traitance comme de la polyvalence », en progression au fil des confinements successifs, et « des embauches en masse » – les équipes tendant à se réduire d’une année à l’autre, un phénomène à opposer à « la multiplication des caisses automatiques ».

Cette nouvelle mobilisation contre les salaires indignes et les conséquences de l’externalisation n’est pas sans rappeler des luttes plus récentes, à commencer par celles des femmes de chambre de l’hôtel ibis Batignolles. D’autres travailleuses et travailleurs précaires se sont également battus pour leurs salaires et leurs conditions de travail ces derniers mois, des équipes du magasin Biocoop – Le Retour à la Terre de l’avenue Philippe Auguste (11e) à celles de l’EHPAD Alice Guy, près du canal de l’Ourcq (19e). Après le « striketober » qui réveille aujourd’hui les États-Unis, pourrait-on bientôt assister à un « grèvembre » à la française ?

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Photographie d’illustration © Paris Lights Up

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