C’était un 25 mai : Jaurès monte à la tribune pour la paix à la Butte du Chapeau Rouge (19ème arrondissement)

Avant de devenir le parc de la Butte du Chapeau Rouge, ce terrain aujourd’hui limitrophe du Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) accueille au début du XXème siècle des rassemblements pacifistes réunissant syndicats et partis progressistes. À la veille de la première guerre mondiale, le 25 mai 1913, Jean Jaurès y prononce un discours resté dans les mémoires.

Le rassemblement de ce dimanche aurait dû se tenir dans l’enceinte du cimetière du Père Lachaise, aux abords du Mur des Fédérés : depuis les années 1880, à la fin mai, le mouvement ouvrier entretient la tradition de rendre hommage aux victimes de la Semaine sanglante et aux idéaux des révolutionnaires de la Commune de Paris. Deux jours plus tôt, l’éphémère gouvernement Barthou avait cependant interdit aux manifestants de rejoindre la nécropole de l’est parisien, ainsi que la salle Wagram. Les organisateurs se replient alors sur le Pré-Saint-Gervais et la butte du Chapeau Rouge : entre 100 000 et 150 000 personnes répondront présentes à l’appel.

À l’aube du siècle, cette colline depuis rattachée au 19ème arrondissement semble encore échapper à l’urbanisation galopante de la capitale. Elle doit son nom à une guinguette qui animait alors la plaine du Pré-Saint-Gervais, où poussent peu à peu les bâtisses ouvrières et les cheminées d’usine. Derrière les limites de la capitale s’étend encore « la Zone », assemblage de baraquements où des dizaines de milliers de femmes, d’hommes, et d’enfants survivent dans des conditions de vie misérables. Le photographe Eugène Atget témoignera du quotidien de celles et ceux qui y vivent, pour la plupart « chiffonniers ».

Les bicoques insalubres des « fortifs' » seront rasées dans les années 1920 et 1930 pour être remplacées par des immeubles HBM (habitation à bon marché), dont l’architecture de briques caractérise aujourd’hui encore les portes de la capitale. Le parc actuel, quant à lui, sera inauguré en 1939. À l’heure où Jean Jaurès monte sur un camion faisant office d’estrade pour prononcer son discours, un quart de siècle auparavant, la butte de gypse est quasiment dénuée de constructions et offre donc l’espace nécessaire au rassemblement d’une telle foule.

La série de photographies réalisée ce jour-là par Maurice-Louis Branger est certainement la représentation la plus célèbre du penseur socialiste. Dans les pas des partisans de la Commune Édouard Vaillant et Jean Allemane, mais aussi de la féministe Maria Vérone et des militantes socialistes Alice Jouenne et Louise Saumoneau, Jaurès est le dernier orateur à intervenir. Sous un drapeau rouge auquel il semble s’accrocher, le militant de la paix vient clamer son opposition à la « Loi des trois ans » qui verra le gouvernement allonger la durée du service militaire en prévision d’un affrontement avec l’Allemagne.

Dans son discours, Jaurès souligne que celles et ceux qui ont porté les espoirs de la Commune de 1871 n’ont pas « lutté pour se ménager de vains honneurs, pour les joies du pouvoir ; ils avaient combattu pour préparer un avenir de justice. Leur foi, leur ardeur doivent être un exemple, car c’est, cette fois, cette ardeur qui fait notre force et qui fera la force des générations nouvelles ». Malgré l’opposition à la guerre de la plupart des syndicats et des socialistes, l’élan populaire en faveur du pacifisme entrevu à la Butte du Chapeau Rouge ne se traduira pas par un rapprochement avec le peuple allemand, par ailleurs souhaité en parallèle par de nombreux mouvements ouvriers outre-Rhin.

Jean Jaurès sera assassiné par le nationaliste Raoul Villain le 31 juillet 1914, au café du Croissant (2ème arrondissement). Le tribun préparait alors un nouveau texte d’opposition au conflit – la France déclarera la mobilisation générale le lendemain. En Allemagne, les opposants à la guerre, comme l’internationaliste Rosa Luxembourg, seront jetés en prison. Le conflit entraînera la mort de près de vingt millions de militaires et de civils entre 1914 et 1918, auxquels il faut ajouter au moins autant de blessés. Le « Mur des noms » du Père Lachaise fait le triste décompte de 94 415 Parisiens morts et 8 000 disparus au cours de la première guerre mondiale. La capitale sera aussi bombardée à de nombreuses reprises durant le conflit, les quartiers du nord-est de Paris étant parmi les plus frappés par ces destructions en raison du positionnement de l’artillerie et de l’aviation allemandes.

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Aujourd’hui, la butte du Chapeau Rouge est probablement le grand parc le plus méconnu de l’est parisien. Elle a pourtant bien des atouts à faire valoir, au-delà de l’absence de foules qui viennent parfois troubler la quiétude de certains espaces verts. Sur une surface de cinq hectares, le parc est une mosaïque de pelouses, d’allées, et d’espaces plus boisés, agrémentée de plusieurs statues. « Ève », de Raymond Couvègnes (1938), surplombe la fontaine de l’entrée principale. Les pentes du jardin ne sont pas sans rappeler celles des Buttes-Chaumont, offrant quelques recoins ombragés ainsi qu’un panorama sur la Seine-Saint-Denis, : Aubervilliers, Pantin, et le Pré-Saint-Gervais.

Typique de l’architecture des années 1930, le parc a été réalisé d’après les plans de Léon Azéma, l’un des architectes du palais de Chaillot au Trocadéro. Dans la pente de la butte, depuis 2012, trois bancs en bois peints en blanc viennent répondre à un quatrième situé en contrebas, jouxtant un bassin de la promenade Amalia Rodrigues de l’autre côté des voies de tramway. Il s’agit d’une installation nommée « 25051913 », hommage à la date du rassemblement d’avant-guerre. Œuvre de l’artiste Bert Theis, elle forme « un signe de paix au-dessus du parc » en mémoire des discours de Jaurès et des pacifistes de toutes les époques.

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Photographie d’illustration (recadrée) © Maurice-Louis Branger – Agence Roger-Viollet

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