Esthétique urbaine : Et si Paris relançait ses concours d’artistes et d’architectes ?

Comme en témoignent des débats parfois vifs, les aménagements récents de la ville de Paris ne font pas tous l’unanimité. Le retour des concours permettrait de faire appel à la créativité des artistes et architectes, tout en renforçant la participation des Parisiennes et des Parisiens aux prises de décisions qui entourent le mobilier urbain.

Bancs, fontaines, pieds d’arbres, kiosques, poubelles, bouches de métro, et autres lampadaires : ils définissent le visage d’une ville et contribuent à son harmonie esthétique. Des personnalités aussi diverses que le philanthrope Richard Wallace, la famille d’imprimeurs Morris, l’ingénieur Adolphe Alphand, ou l’architecte Hector Guimard, ont contribué à forger le caractère unique du mobilier urbain de la capitale, marqué depuis l’aube du XXème siècle par une élégance non dénuée d’audace.

Alors que l’on mettait en valeur le nouveau réseau de métro de la capitale grâce à de superbes édicules qui ornent encore les cartes postales, le « Concours des façades de la ville de Paris » ne manquait pas de candidats. Organisé entre 1898 et 1930, il permettait aux architectes de rivaliser de talent et d’originalité – le jury sélectionnait jusqu’à six lauréats lors de chaque édition, avec des contreparties financières importantes pour le propriétaire et le promoteur des projets désignés. On doit à ce concours plus d’une centaine de réalisations architecturales remarquables, comme le Castel Béranger ou l’Immeuble Lavirotte.

Un vœu visant à relancer ce concours avait été adopté en mai 2017 en conseil de Paris. Ce projet est-il encore d’actualité ? Contactés à ce sujet dans le cadre du lancement du « manifeste pour une nouvelle esthétique parisienne », les services de la mairie n’ont pas été en mesure de nous répondre sur ce point précis. Il serait en tout cas logique que les façades, composantes essentielles de l’harmonie architecturale d’une ville, puissent être concernées par cette initiative.

Assortie d’une consultation publique intitulée « Quelle nouvelle esthétique à Paris demain ? », cette démarche est née de la volonté de la municipalité de « mettre en œuvre une nouvelle doctrine et de nouveaux axes d’aménagement de l’espace public centrés sur le design », et ainsi d’éviter à l’avenir « le foisonnement de nombreux mobiliers, qui ne sont pas pensés de manière complémentaire et conjointe, encombr[ant] parfois l’espace public et ne concour[ant] pas à sa beauté ».

La mairie se donne pour objectif « d’installer une nouvelle ‘grammaire’ de l’espace public, basée sur les usages des Parisiennes et des Parisiens ». Ce manifeste prévoyait le lancement, à partir de janvier 2021, « de ‘mini-concours’ auprès de designers et architectes, portant sur des objets totémiques de l’espace public ». Les contours et règlements des compétitions évoquées ne nous ont pas encore été précisés par les services de la ville.

En parallèle de la consultation en cours, ouverte jusqu’au 30 juin (autour de 1 750 contributions à ce jour), l’implication des Parisiennes et des Parisiens dans le cadre de véritables concours nous semblerait toute indiquée pour réaliser ce « travail d’inventaire de l’ensemble du mobilier urbain existant » et de « désencombrement du paysage urbain » revendiqué par la municipalité. Une démarche au contraire synonyme d’opacité ne ferait que renforcer la méfiance de certains habitants, qui redoutent d’être mis devant le fait accompli.

Si l’intensité du débat de ces dernières semaines a rappelé la somme importante des critiques contre certains aménagements, elle a aussi mis en évidence le souhait de celles et ceux qui aiment Paris de contribuer à la définition de son esthétique. Le mois dernier, jugeant la consultation de la ville « partielle et manqu(ant) de sujets importants », deux trentenaires ont ainsi lancé un questionnaire parallèle à celui de la mairie pour évoquer les préférences des habitants en termes de mobilier urbain, recueillant au total plus de 5 000 contributions.

Les auteurs de ce questionnaire ont d’ailleurs eu l’occasion de présenter il y a quelques jours leurs résultats à Emmanuel Grégoire, premier adjoint à la maire de Paris chargé de l’urbanisme et de l’architecture. Les enseignements de ce « contre-manifeste » semblent rejoindre les premiers retours de la consultation de la mairie, confirmant un attachement fort au mobilier urbain depuis longtemps associé au patrimoine parisien : réverbères élégants, bancs classiques dits Davioud, sols en pavés, fontaines Wallace, etc.

Les habitants semblent plébisciter ces équipements présents depuis plus d’un siècle dans les rues parisiennes, généralement caractérisés par des tons verts et une recherche esthétique certaine. Ici, pas besoin de révolution : les éléments qui ont contribué à forger l’identité de la capitale gagneraient à être tout simplement renouvelés et entretenus. Qu’en est-il en revanche des nouvelles installations, reflets des (nombreux) changements d’usage de la voie publique intervenus depuis le début du XXème siècle, l’adoption de modes de vie plus respectueux de l’environnement succédant progressivement au règne de l’automobile ?

D’après la mairie, « cette adaptation nécessaire de la ville au changement climatique va se mettre en œuvre par une végétalisation ‘massive’. Elle dessinera un nouveau ‘paysage urbain’ qui ne sera plus constitué de pierre, de béton et de goudron, mais de matériaux biosourcés, de pleine terre et de végétalisation dans l’espace public et sur le bâti ». Le succès de ces nouvelles transformations, qui redéfiniront à long terme la ville et ses quartiers, dépendra avant tout de leur adoption par les Parisiennes et les Parisiens.

La municipalité aurait ici encore tout intérêt à les impliquer dans un processus décisionnel ouvert et transparent. Les concours permettraient tout d’abord d’impliquer les artistes et architectes de la capitale et d’ailleurs, en lançant un appel créatif aussi large que possible. Les habitantes et les habitants pourraient ensuite s’exprimer pour sélectionner les projets qui les inspirent – ou au contraire signaler leur opposition à certaines propositions. En ne limitant pas la prise de décision aux seuls cercles politiques et administratifs, la ville a l’occasion d’apporter des réponses concrètes à cet intérêt transpartisan pour l’esthétique parisienne.

Le nouveau mobilier urbain pourrait compléter les éléments classiques existants en tenant compte de la volonté « d’harmonie de l’espace public » évoquée par la municipalité comme par ses critiques. Par exemple, pourquoi ne pas remettre au goût du jour les variations de vert, les motifs soignés, et les arches quasi-végétales qui ont fait le succès des édicules du métro parisien ? Les célèbres entrées d’Hector Guimard sont d’ailleurs indirectement nées d’un concours lancé en 1899 – pour lequel l’architecte n’était pas inscrit, au contraire de son confrère Jean Camille Formigé, qui sera désigné pour bâtir plusieurs ouvrages aériens.

Au vu des remarques les plus récurrentes dans le débat actuel, plusieurs éléments récents du mobilier urbain pourraient bénéficier d’appels à propositions d’artistes et d’architectes :

Pistes cyclables : l’avenir des villes est inséparable des mobilités douces, et la multiplication bienvenue des pistes cyclables doit s’accompagner d’une réflexion sur leur aspect esthétique. Il s’agit notamment de créer des barrières durables pour séparer les utilisateurs de la circulation automobile, sans pour autant nuire aux perspectives urbaines et aux déplacements des piétons.

Voies végétalisées : jusqu’à 20 000 arbres supplémentaires pourraient être plantés dans les rues parisiennes si l’on s’en donnait les moyens, et l’on aurait bien tort de se priver de cet outil naturel pour lutter contre les conséquences néfastes du réchauffement climatique. Bien réalisées, des voies végétalisées entièrement piétonnes offriraient une assurance de sécurité aux abords des écoles et terrains de sport, et donneraient lieu à des usages similaires à ceux qui rythment nos parcs et jardins. Si l’on peut s’accorder sur ce principe, c’est la forme qui est aujourd’hui sous le feu des critiques (échec de nombreux pieds d’arbre végétalisés, dégradation du mobilier en bois, coupes d’arbres paradoxales). C’est pourtant en démontrant qu’il est possible de réaliser des opérations de végétalisation réussies, adoptées par les riveraines et les riverains, que Paris deviendra plus verte. Ici, architectes et artistes pourront proposer des grilles pour les pieds d’arbres et autres jardins débitumés, ou des arceaux destinés à accueillir des fleurs et plantes grimpantes.

Trottoirs : en dépit d’un poids de plus en plus faible (seul un tiers des ménages parisiens possède une voiture), près de la moitié de la voie publique est encore dédiée à l’automobile et aux véhicules motorisés – route, places de parking, etc. Au-delà du cas des rues non-végétalisées, l’élargissement des trottoirs doit permettre non seulement de donner physiquement plus de place aux piétons, mais aussi de les rendre prioritaires dans la conception du mobilier qui les sépare des véhicules. Les dispositifs de potelets actuels (Paris en compterait près de 350 000 !) ne sont finalement conçus qu’en réaction à la présence voisine des voitures, gênant bien souvent la circulation des piétons dans les rues les plus étroites. Les artistes et architectes pourraient ici imaginer des dispositifs sécurisants pensés en premier lieu pour les mobilités douces, qui empêcheraient l’accès aux voitures sans pour autant obliger les passants à se déplacer en file.

Poubelles : les temps ont bien changé depuis le lancement des premiers réceptacles à ordures du préfet de la Seine Eugène Poubelle. Il s’agit ici d’harmoniser le modèle des poubelles parisiennes tout en les adaptant aux impératifs de l’ère moderne : tri sélectif, imperméabilité aux rongeurs, ou encore transparence justifiée par les risques d’attentats.

Toilettes publiques : ces installations sont une priorité pour assurer la propreté de la ville. En rendant la majorité des toilettes (restaurants, cafés, etc.) inaccessibles, les périodes de confinement ont mis en évidence leur rareté dans l’espace public. Les sanisettes actuelles seraient-elles par ailleurs plus appréciées – et moins sujettes aux dégradations – si elles étaient plus esthétiques ? Garantissant des meilleures conditions d’hygiène à la population tout en facilitant le travail des services de propreté de la ville, la réalisation d’un modèle de toilettes généralisable, et à même de se fondre de manière harmonieuse dans les parcs et les rues de la capitale, semblerait un pari de long terme plus que justifié.

Bornes internet, stands à journaux, panneaux d’information locale, etc. : enfin, pourquoi ne pas profiter du lancement de ces concours pour se livrer à quelques expérimentations urbaines, et juger de l’adoption de ces nouveaux éléments de mobilier par les Parisiennes et les Parisiens ? Là encore, la réalisation d’équipements inédits n’empêcherait pas de les rendre complémentaires voire « assortis » aux installations pré-existantes.

Nous mentionnerons enfin de nouveau les façades, notamment dans le cadre des bâtiments construits par la ville de Paris (équipements, logements sociaux, etc.). La municipalité est en mesure de fixer des critères plus exigeants en termes d’esthétique ou d’apport artistique : les architectes ont su joindre l’utile au beau pour donner à Paris son visage actuel, il n’y a pas de raisons que cela s’arrête aujourd’hui. « L’harmonie d’un espace public, c’est les bâtiments, ce sont aussi les enseignes des commerces et celles des bâtiments publics », affirme elle-même la municipalité. La décision de relancer le concours des façades, votée pour rappel en conseil de Paris, impliquera-t-elle une participation des habitantes et des habitants ? Un siècle plus tard, il serait logique de tenir compte de l’évolution des pratiques de la démocratie locale et d’envisager une consultation du public.

De toute évidence, les Parisiennes et les Parisiens souhaitent avoir leur mot à dire pour définir l’horizon de leur ville, celle dont ils se plaignent parfois mais qui leur reste chère. Alors que le chantier de la « nouvelle esthétique » du paysage urbain vient d’être lancé par la municipalité, le retour des concours permettra-t-il d’associer le public à la recherche des jeunes artistes, designers, et architectes qui feront la capitale du XXIème siècle ?

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Photographie d’illustration : Place du Guignier, Paris 20°
© Paris Lights Up

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