Manifestations parisiennes : la répression permanente

La journée de mobilisation contre la « loi sécurité globale » du samedi 12 décembre dernier a de nouveau été marquée par des cas de violences policières, et s’est accompagnée de nombreuses interpellations arbitraires. La stratégie des autorités face à la contestation apparaît clairement : décourager toute volonté de manifester.

« Nombre d’observatrices et d’observateurs ont constaté dans la capitale des dérives inadmissibles, liées à un déploiement policier et militaire brutalisant et attentatoire au droit de manifester : interpellations en masse, charges infondées faisant éclater le cortège, retenues sans motif légitime au-delà du délai légal, gardes à vue notifiées à la chaîne sur la base d’infractions pénales dévoyées, refus de contacter l’avocat désigné par les gardés à vue… Une fois encore, journalistes comme manifestant·e·s ont été pris pour cibles » , constate amèrement le communiqué commun signé ce dimanche par une vingtaine d’organisations, parmi lesquelles Attac, la CGT, la Quadrature du Net, la LDH, ou le Syndicat national des journalistes.

Après avoir entravé le départ puis le parcours des manifestants le samedi précédent entre Saint-Fargeau (20ème arrondissement) et République, les agents de police ont cette fois-ci ciblé la foule aveuglément, en particulier à plusieurs carrefours du boulevard de Sébastopol. Tabassage de musiciens, charge dans le dos de jeunes femmes inoffensives, matraquage au sol : de nouveau, le poids des images a permis de faire éclater au grand jour l’esprit chevaleresque des hommes en uniforme. Entre deux charges sans sommations, ils auront « réalisé » près de 150 interpellations. Plusieurs personnes mineures, ainsi qu’au moins deux journalistes, ont été placés en garde à vue dans les commissariats parisiens.

« Le total des interpellations mis à jour en direct sur le compte Twitter du ministre de l’Intérieur dissimule trop souvent des procédures arbitraires. Les témoignages affluent et concordent en ce sens. Le récit gouvernemental repose sur des chiffres artificiellement gonflés », dénoncent les associations mobilisées contre la « loi sécurité globale » et les nouveaux affronts anti-républicains de l’exécutif. « L’offensive contre nos libertés fondamentales se poursuit. Les trois décrets du 2 décembre 2020 élargissant les possibilités de fichage des militants et de leur entourage jusqu’aux enfants mineurs ainsi que de leur santé ou de leurs activités sur les réseaux sociaux seront contestés en justice », précise encore le communiqué.

Au-delà d’un sureffectif policier indéniable et pressant mais désormais habituel, la particularité de cette manifestation du 12 décembre aura donc été la généralisation des interpellations de personnes n’ayant commis aucune infraction. « Les policiers ont procédé à des arrestations arbitraires dans un cortège pacifique », résume Mediapart. Une large majorité des personnes arrêtées ont d’ores et déjà été innocentées ce lundi. Mais où sont donc les « individus ultra-violents » que prétendait cibler Darmanin ? Dimanche soir, le parquet indiquait que « sur les 19 mineurs placés en garde à vue, 14 ont obtenu un classement sans suite et quatre ont reçu une convocation devant le délégué du procureur. Un dernier a vu sa garde à vue levée pour poursuite de l’enquête. » La sûreté de l’État était donc menacée par quelques lycéens venus exercer leur droit de manifester ?

Devant le commissariat du 20ème, le député (LFI) Éric Coquerel dénonçait ce dimanche 13 décembre « une stratégie d’intimidation » de la part du gouvernement. L’élu de Seine-Saint-Denis venait d’achever une véritable tournée des hôtels de police parisiens, sa fonction lui autorisant un droit de visite aux interpellés. Il a rejeté sans ambiguïté les accusations du ministère de l’Intérieur dénonçant de dangereux casseurs. « Tous les gens que j’ai pu voir, c’est la même histoire : des gens arrêtés parce qu’ils manifestaient, c’est tout », affirme-t-il.

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Des familles de gardés à vue avaient appelé à un rassemblement en début d’après-midi devant l’hôtel de police du 20ème, à deux pas de la place Gambetta. Au moins deux mineurs y étaient retenus depuis la manifestation de la veille. Une douzaine d’élus locaux étaient également venus apporter leur soutien, dans un rassemblement « arc-en-ciel » (ou presque) de la gauche parisienne : Antoine Alibert, Nour-Durand-Raucher et Jérôme Gleizes d’EELV, Frédéric Hocquard, Nathalie Maquoi et Marthe Nagels de Génération·s, Danielle Simonnet et Laurent Sorel de la France Insoumise, Jacques Baudrier et Raphaëlle Primet du PCF… Une mineure de 17 ans sera finalement libérée après 24 heures de garde à vue.

Acolytes de bassesse, le ministre Darmanin et le préfet Lallement ont semble-t-il voulu « faire des exemples » lors de cette manifestation du 12 décembre – peu importe si les interpellés n’avaient rien à se reprocher, peu importe leurs âges, leurs professions, leurs vulnérabilités. Forcer des mineures à passer la nuit sur le matelas souillé d’une cellule de commissariat n’a pourtant rien d’anodin. On se souvient encore du temps où l’on pouvait se rendre à la manif’ du week-end en famille. Du temps où la « dispersion » aveugle du cortège à grands renforts de gaz lacrymogènes n’était pas inéluctable. Du temps où les policiers rencontraient tout de même quelques hésitations avant de frapper les membres d’une fanfare ou des lycéens. Le fond de l’air est définitivement vicié du côté de la préfecture de police et de ses sous-fifres à képis.

En optant pour une stratégie de répression permanente, les autorités confirment les alertes des associations, journalistes, opposants politiques, citoyennes et citoyens qui dénoncent la dérive autoritaire actuelle. La France mérite mieux que des milices à la Loukachenko, exerçant leur brutalité sans scrupules pour assoir les décisions du pouvoir en place. Il y a quelque jours, le journal Le Parisien n’hésitait pas à relayer la parole de personnes réclamant tout simplement « l’interdiction des manifestations » dans la capitale ! Que de courbettes, quelle indulgence face à la tentation fasciste. Mais, de fait, une répression automatique et disproportionnée de tout rassemblement de nature politique ne conduit-elle pas au même résultat ? Et a-t-on vraiment le sentiment de pouvoir s’exprimer dans un cortège encadré par des cohortes d’hommes en armure contrôlant chaque trottoir ?

Quand les citoyennes et les citoyens ont légitimement peur de manifester, quand on encourage les provocations de policiers surarmés mais bénéficiant d’une impunité quasi-totale, quand faire entendre son mécontentement fait de vous un suspect et semble justifier des atteintes à votre intégrité physique, la République n’est plus vraiment la République. Voila des siècles que le peuple de France prend la rue pour faire tomber des Bastilles, réelles ou symboliques. Il est bien navrant qu’un individu aussi insignifiant que Gérald Darmanin soit en mesure de remettre en cause cette juste colère qui fit chanceler les tyrans.

Pour le collectif d’associations et de syndicats à l’origine des ‘Marches des libertés‘ lancées le mois dernier, « moins les politiques de ce gouvernement apparaissent comme légitimes, plus celui-ci utilise la répression et l’étouffement des libertés pour les imposer. » D’après les organisateurs, près de 60 000 manifestantes et manifestants étaient rassemblés contre la « loi sécurité globale » et les mesures liberticides de l’exécutif ce samedi, dont 10 000 à Paris.

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Illustration :
Manifestation contre la « loi sécurité globale », Paris 11° © Paris Lights Up

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