Portrait d’artiste : Raphael Federici présente sa dernière exposition, « afrofuturisme écologique »

À deux pas du métro Ménilmontant, l’Espace Oberkampf accueille pour deux semaines encore l’exposition de l’artiste parisien Raphael Federici. La rédaction de Paris Lights Up en a profité pour lui poser quelques questions !

Alors que nous traversons une crise sanitaire indissociable des affronts que l’homme inflige à la planète et à sa biodiversité, le message de l’exposition « afrofuturisme écologique » semble aujourd’hui porter une résonance presque prémonitoire. Qu’est-ce qui vous a poussé à explorer ces thématiques ?

J’ai toujours tendance à m’intéresser aux voix dissonantes, lanceuses d’alerte, sur différents sujets, notamment celui de l’écologie. Je suis de cette génération tributaire des comportements déraisonnés de nos « bâtisseurs » qui nous ont laissé cette planète en héritage. Être à l’avant garde des grands sujets douloureux que porte la société fait partie du rôle de l’artiste.

Dans la littérature comme dans la musique ou le cinéma, le thème de l’afrofuturisme n’a semble-t-il jamais été aussi présent. Vos dernières œuvres s’inscrivent pleinement dans ce courant artistique. Des artistes, auteurs ou expériences vous ont-ils particulièrement inspiré ?

Je pense que le mouvement afrofuturiste s’est refait une popularité par le biais du septième art, avec notamment la sortie du film Black Panther, mais aussi à travers la mode, avec l’essor de grands directeurs artistiques comme Olivier Rousteing ou Virgil Abloh. J’étais d’ailleurs aux États-Unis lorsque le film de Ryan Coogler est sorti. Tout le monde en parlaient constamment pendant des mois entiers, faisant fièrement le signe « Wakanda ». Mais c’est surtout sociologiquement que je trouve ça intéressant. Il y a eu une vague de fierté afro-centrée dans le monde entier, sur l’esthétique futuriste d’une Afrique moderne. Un retour au racine et aux fiertés ancestrales. Une nouvelle esthétique, sortant des clichés « bruts et waxés ».

C’est un rapport d’autant plus personnel que j’ai avec ce mouvement encore nébuleux et azimuté. Je suis récemment devenu papa. Et en tant que métisse élevé en occident, j’avais besoin de renouer avec mes racines les plus méconnues, dans l’envie de raconter mon histoire, et celle de nos ancêtres. La question qui jaillit de cette présentation artistique, c’est « qu’est ce que serait le monde si il avait pu connaître une influence compétitive de l’Afrique ? Où en serait l’Afrique si on l’avait laissée se développer naturellement dans l’économie mondiale ? » C’est ça, l’afrofuturisme. La réappropriation d’un monde afro-dépendant puissant dans le débat public. Je ne cesse de m’imaginer ce que donnerait un monde où la sagesse ancestrale des terres premières se serait jointe aux avancées technologiques, économique, sociétales…

Votre nouvelle exposition s’inscrit dans une démarche artistique éco-responsable, avec utilisation de matériaux naturels ou recyclés. Comment ce procédé créatif a-t-il influencé la réalisation de vos œuvres ?

Ça a été un vrai défi de me lancer dans l’upcycling. J’ai pour une fois laissé l’idéologie prendre le pas sur la création, et cela m’a donné de nouvelles perspectives dans mon processus artistique. En effet, le fait de devoir recycler les objets et déchets force à se poser de nouvelles questions sur la faisabilité, le traitement des surfaces, le rendu qualité et évidement notre façon de consommer. Je me suis très vite tourné vers des matériaux nobles et organiques, durables, tels que le bois, la terre, le verre le papier, le carton, les pigments… Ce qui est intéressant dans ce genre de défis, c’est qu’on sort de sa zone de confort, et que de l’accident éclot l’intention. Je pense avoir trouvé de nouveaux matériaux de choix, et de nombreuses nouvelles techniques pour mes futures productions.

Bien que vous vous définissiez avant tout comme un dessinateur, vous avez commencé à créer sur les murs de Paris en 2012. De votre point de vue, comment la « scène street art » parisienne a-t-elle évolué depuis ?

La scène a explosé, et explose encore. Les graffeurs ont essuyé les plâtres, et maintenant arrivent les néo-street artistes. Ce que je trouve bien, c’est que cette nouvelle génération dépoussière un peu les vieux codes de la rue : peindre uniquement à la bombe, se définir en « crew », refuser de vendre en galerie… Maintenant, nous avons de vrais peintres de rue, créant sur tous supports, ouvrant l’art de rue au monde de l’art contemporain. Je pense faire partie de cette première vague d’artistes qui refuse les codes, et se met à peindre sur mur comme on peint sur toile (peinture, palette, pinceau, couteau, technique de beaux art…). Je pense que le terme street art n’est plus vraiment approprié. Je me définis personnellement comme néo-pop expressionniste : c’est vous dire…

Laquelle de vos œuvres parisiennes « sur le support rue » avez-vous pris le plus de plaisir à créer ?

Je pense que c’est ma façade d’immeuble au canal de l’Ourcq. C’était un challenge éprouvant de négociation et d’adrénaline. On était une équipe de six à temps plein pour faire aboutir ce projet qui présentait beaucoup de contraintes. J’ai dû peindre en trois jours ce qui aurait dû m’en prendre cinq, sur une nacelle dansant avec le vent et sans tuer personne — un pot de peinture qui tombe de 40 mètres de hauteur, ça plaisante pas ! Aujourd’hui, c’est l’œuvre la plus photographiée de ma carrière. Je ne prends pas forcément plaisir pendant la réalisation de telles œuvres monumentales, car c’est avant tout extrêmement éprouvant. En revanche l’avant, et surtout l’après-projet, apportent leur lot de satisfactions.

 

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Fresque murale au croisement du canal et de la rue de l’Ourcq, Paris 19° – mai 2020 – Photo Paris Lights Up © Raphael Federici

 

Vous avez eu la chance de voyager à travers le monde en tant qu’artiste. Quelles expériences ont-été particulièrement marquantes au cours de votre carrière ?

Je suis devenu particulièrement accro au voyage à force d’exploration. Si je devais faire jaillir quelques souvenirs intenses, je me vois encore en train de danser au carnaval de São Paulo au milieu des batucadas, bras dessus, bras dessous avec de parfaits étrangers. Caché derrière les poubelles de Tribeca à Manhattan, pour ne pas me faire attraper (et expulser) avant d’avoir achevé mes fresques. Entouré des milliers d’élèves d’une école-collège à Pointe-Noire (République du Congo), à rire et danser avec eux entre deux coups de pinceaux… Les soirées hypes des plages de Cape Town, alors que le lendemain je peignais à 7h du matin pour avancer ma façade avant les premières chaleurs… Les courses-poursuites dans les rues de Lisbonne, les sueurs froides dans les favelas de São Paulo en pleine « guerre des gangs », les açaï bowls à Los Angeles au volant d’une superbe voiture américaine, l’accrobranche en Norvège à -20 degrés… Je pourrais continuer des heures ! Toutes ces expériences ont aussi pour point commun la quête de spécialités culinaires, que mon épouse (avec qui je travaille) et moi prenons très au sérieux.

Comme beaucoup, les travailleuses et travailleurs du secteur de l’art et de la culture ont été très affectés par la crise actuelle. En tant qu’artiste, comment avez-vous vécu ces derniers mois ?

Je pense qu’il serait intéressant de se pencher sur de nouveaux outils d’exposition et de vente. Pour ma part, j’ai redoublé de créativité : première bande dessinée interactive sur les réseaux sociaux, vidéos tutos à gogo, et surtout j’ai pu profiter à fond de ma famille. Le déconfinement à plus résonné comme la fin des vacances qu’autre chose.

Les galeries rouvrent peu à peu leurs portes et on se réjouit de pouvoir enfin découvrir votre exposition à l’Espace Oberkampf. Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour les mois qui viennent ?

J’enchaîne sur ma prochaine expo à Montmartre (« enfant intérieur » à la galerie Alley, à partir du 20 Juin 2020), qui se chevauche avec la fin de cette exposition. Pourvu que ça dure, et pour longtemps !

 

Raphael Federici – « Afrofuturisme écologique »

Jusqu’au 30 juin

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Visuel de présentation de l’exposition « afrofuturisme écologique » à l’Espace Oberkampf © Raphael Federici

Espace Oberkampf
140 rue Oberkampf, 75011 Paris
+33 (0)1 48 07 05 87
espace-oberkampf.fr

 

Mercredi à samedi : 14h-18h30 – Entrée libre
(*Exceptionnellement, la galerie sera fermée mercredi 17 juin et ouvrira le mardi 16, également de 14h à 18h30)

 

 

 

 

 

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Photographie d’illustration :
Raphael Federici peint la fresque extérieure de l’espace Oberkampf © Raphael Federici

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