La MEP consacre une rétrospective à Boris Mikhaïlov, maître subversif de la photographie ukrainienne

La Maison européenne de la photographie (MEP) accueille jusqu’au 15 janvier la plus importante rétrospective jamais dédiée à Boris Mikhaïlov, témoin des bouleversements de l’histoire de l’Ukraine depuis l’époque soviétique jusqu’à la révolution de Maïdan.

En parcourant les cinquante ans de récits du Journal ukrainien de Boris Mikhaïlov, le visiteur réalise à quel point ses pages peuvent différer l’une de l’autre. On découvre d’abord une personnalité aussi ingénieuse qu’excentrique, avide d’expérimentations artistiques : c’est sur les mélodies intemporelles du Dark Side of the Moon de Pink Floyd que se succèdent ainsi les œuvres de sa série Yesterday’s Sandwich, montages de diapositives composés durant l’âge d’or du psychédélisme des années 1960 et 1970 pour générer « une image neuve et métaphorique ».

Pour cette exposition d’une grande richesse, la MEP a rassemblé une vingtaine de séries aux inspirations et thèmes variés, avec au total de près de 800 clichés présentés dans les étages de l’institution du Marais. Régulièrement sujet aux visites du KGB sous l’ère soviétique, Boris Mikhaïlov a su développer une démarche esthétique personnelle, parfois décrite comme une « mauvaise photographie », afin d’échapper aux censures du régime, le photographe déployant des trésors d’ingéniosité pour assumer son regard fantasque, grinçant ou dérangeant malgré les aléas politiques et l’imposition d’une imagerie officielle en théorie incontournable.

 

 

Sous certains aspects, il peut sembler paradoxal que l’artiste autodidacte soit aujourd’hui reconnu comme l’un des photographes les plus marquants de l’époque soviétique, tout du moins de de ses dernières décennies. Boris Mikhaïlov en est indiscutablement un témoin rare et en un sens privilégié, capable de retranscrire les réalités multiples d’une ère révolue qui se distinguait par un langage, un quotidien, des non-dits et marqueurs qui lui étaient propres. « À la croisée du documentaire et de l’art conceptuel », les 84 clichés de sa série Red (1965-1978) s’imposent sans guère de doutes comme un chef d’œuvre de l’artiste, formant une mosaïque d’instantanés rappelant l’omniprésence de la couleur révolutionnaire dans la vie des Ukrainiens et des Soviétiques.

Originaire de Kharkiv, aujourd’hui défigurée par les bombardements russes, le photographe a également documenté les effets de la chute du régime de l’URSS sur les populations comme sur le paysage urbain. Dans la série By the Ground (1991), il recourt aux vues panoramiques d’un appareil Horizon pour documenter en toute discrétion « l’effondrement de l’ordre social » qui caractérise la fin de la guerre froide. Réalisés dans les rues de sa ville natale, ses clichés illustrent la précarité d’un peuple qui aura connu les afflictions de deux systèmes économiques perçus comme contraires, mais ayant en commun la persistance d’une misère sordide. Avec Tea, Coffee, Cappuccino (2000-2010), Boris Mikhaïlov montre les changements du visage de Kharkiv à l’heure d’un capitalisme vorace qui a rapidement remplacé l’omniprésence du rouge soviétique par une explosion de couleurs et de publicités criardes.

Une visite à la MEP est aussi l’occasion de découvrir le travail du duo artistique Elsa & Johanna, qui présente jusqu’au 6 novembre la série The Timeless Story of Moormerland (2021). Dans une collection de mises en scènes à l’esthétique méticuleuse, les deux artistes explorent les marges résidentielles de la Frise orientale, région du nord-ouest de l’Allemagne, pour recréer un véritable « album de famille mêlant portraits posés et fragments de décors ». À travers leurs objectifs, le Studio de la MEP prend des airs de foyer sans âge, habité par une vingtaine de personnages fictionnels qui sont autant de témoins « d’une vie de quartier imaginaire enveloppée d’une atmosphère étrange ». Composée de 160 tirages argentiques et diapositives, cette œuvre se distingue par sa saisissante harmonie visuelle, où une certaine nostalgie du kitsch permet de retracer des existences aussi sereines que chimériques.

 

Journal ukrainien
Jusqu’au 15 janvier
Mercredi à vendredi : 11h-20h (jusqu’à 22h le jeudi) – Samedi & Dimanche : 10h-20h
11€/7€

 

 

Maison européenne de la photographie
5/7 rue de Fourcy, 75004 Paris
www.mep-fr.org

 

– Découvrez notre guide des expositions à découvrir en octobre 2022 dans l’est parisien –

 

 

Photographie d’illustration (recadrée) :
De la série Yesterday’s Sandwich, 1966-68. Tirage chromogène, 30 x 45 cm
© Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris.

 

 

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