Photographie : « Desmemoria », sur les routes de l’exil au Pavillon Carré de Baudouin (20e)

De la Retirada des républicains espagnols de 1939 aux réfugiés franchissant aujourd’hui les rives de la Méditerranée, la photographe et réalisatrice Laetitia Tura s’interroge sur les conséquences de l’exil et la « confiscation de la mémoire ».

L’exposition Desmemoria débute par le récit de l’histoire familiale de l’artiste : son propre grand-père, Juan, a dû quitter sa Catalogne natale pour rejoindre la France et ainsi échapper au régime du dictateur Franco. Derrière cette frontière pyrénéenne longtemps restée infranchissable, c’est à travers les conserves de calamars que Laetitia Tura apprend à connaître l’Espagne. « Qu’est-ce qui se transmet à travers le silence ? », questionne la photographe, qui explore à travers ses clichés documentaires les conséquences individuelles et sociétales de cet exil, de cette « coupure ».

Pour la commissaire d’exposition, Bérénice Saliou, le travail de l’artiste parvient à établir « des liens entre des sujets qui pourraient sembler déconnectés, mais qui en fait ne le sont pas du tout. C’est une démarche qui l’emmène aux quatre coins du monde, dans des situations parfois difficiles ». Sur les traces des survivants de la Retirada et des camps d’internement français, aux côtés des disparus et des oubliés de la dictature espagnole, et sur les rives de la Méditerranée actuelle, devenue au cours de ces dernières années une « autre fosse commune ».

Le terme Desmemoria, ou « démémoire », est emprunté au militant anarcho-syndicaliste et révolutionnaire espagnol Octavio Alberola, interrogé dans le cadre d’un entretien filmé visible dans la seconde salle de l’exposition. La photographe y présente Ils me laissent l’exil, une série portant sur la mémoire de la Retirada réalisée entre 2010 et 2016. « Il s’agit des derniers témoins, celles et ceux qui ont traversé la frontière enfants ou après », précise Laetitia Tura, qui a souhaité voir s’exprimer « les vaincus, face à ce qui reste une histoire encore assez communautaire ».

 

 

L’exposition questionne « l’oubli volontaire de la mémoire, organisé de manière institutionnalisée, et qui s’étend à de nombreux pans de la société ». En Espagne, après la mort de Franco, la loi « d’amnésie-amnistie » de 1977 contribue à taire les crimes de la guerre civile et de la dictature. « L’oubli est alors inscrit dans la constitution », explique Bérénice Saliou, et ce jusqu’à la loi sur la mémoire historique de 2007 qui permet enfin une confrontation du peuple espagnol avec ce si douloureux passé. La troisième salle, avec Histoire d’un oubli, évoque ainsi la recherche de fosses communes dans les villages ibériques, ici dans le bourg catalan de Prats de Lluçanès.

De ces exhumations et du chaos passé, « il ne transparaît aujourd’hui que peu de choses finalement », constate la photographe. On retrouve là encore le thème central de la « dissolution de la mémoire : quelque chose que l’on cherche trop tard, 80 ans après ». La photographe poursuit ce fil conducteur dans les trois dernières salles du Pavillon Carré, cherchant « à relier des histoires que l’on a tendance à cloisonner, à rendre étanches ».

Le camp de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), où furent tour à tour parqués des républicains espagnols, des Juifs et des Roms chassés par le régime de ses Vichy et ses complices, puis des milliers de Harkis de la guerre d’Algérie, a fermé ses portes en 2007, avant l’inauguration d’un mémorial en 2015. Non loin de là s’élèvent aujourd’hui les barrières d’un Centre de rétention administrative, où sont retenus des « étrangers en situation irrégulière ».

« L’enfermement des étrangers, pour le simple fait d’être étrangers, est une idée historique que nous pouvons démanteler. L’enjeu n’est pas seulement une mémoire commémorative, mais bien d’activer dans la mémoire son potentiel émancipateur, particulièrement dans les luttes sociales et politiques. On est loin d’un regard nostalgique », explique Laetitia Tura dans un entretien avec la commissaire d’exposition. « Je cherche à relier des histoires que l’on a tendance à cloisonner, à rendre étanches », poursuit-elle.

Dans une « espèce de mise en abime », la photographe documentaire dresse le portrait de « jeunes rencontrés à Perpignan en 2019. Ils sont alors en attente d’examens de minorité : s’ils sont déclarés mineurs, ils pourront bénéficier de l’aide sociale à l’enfance ». En parallèle des récits contés précédemment, on retrouve cette « traversée par la mer, sur les mêmes lieux » où furent forcés de cohabiter avant eux tant d’exilés « jugés indésirables ». L’histoire aussi « de cette détermination, des pyramides et des châteaux que l’on érige, malgré tout… »

Après un court-métrage mettant en scène leur énergie et leur jeunesse, au premier abord insouciante, les épreuves traversées par ces exilés sont mises en lumière dans une pièce détaillant les procédés d’évaluation auxquels ils sont soumis. « C’est une superposition de trois récits différents : le récit scientifique, le récit administratif, et puis le récit intime, qui est celui de l’individu », précisent Bérénice Saliou et Laetitia Tura. Cette installation a été élaborée en partenariat avec l’association EVA – Enfants Venus d’Ailleurs.

La dernière salle, la plus grande, « mêle plusieurs séries » de portraits réalisés lors de rencontres avec des réfugiés. Pour la photographe documentaire, il s’agissait de « finir sur une note d’espoir, avec ces jeunes qui trouvent un métier, font du sport, vivent leur vie ». Elle conclut ainsi « une histoire commune » et quasiment universelle, en témoignent ces nouveaux survivants « de la répétition et du bégaiement de l’histoire ». Car, plus que le seul oubli, Laetitia Tura décrit à travers cette touchante exposition « un déni qui est organisé, et nous condamne à une certaine forme de répétition ».

 

Desmemoria
Jusqu’au 2 juillet – Mardi à samedi : 14h-18h (19h le jeudi)
Entrée libre

 

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Pavillon Carré de Baudouin
121 rue de Ménilmontant, 75020 Paris
www.pavilloncarredebaudouin.fr

 

Laetitia Tura
www.laetitiatura.fr

 

 

Photographie d’illustration (recadrée) © Laetitia Tura

 

 

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