Élections de 2022 : Les insoumis parisiens misent sur une campagne de terrain pour convaincre les abstentionnistes

Nous débutons aujourd’hui notre série consacrée aux campagnes de l’élection présidentielle et des législatives de 2022. À l’occasion des « caravanes de l’Union populaire » lancées par la France insoumise (FI), nous avons été invités à suivre une équipe de militantes et militants au cours d’une séance de porte-à-porte organisée dans le 19e arrondissement.

La rue de Crimée n’est pas seulement la voie la plus longue du 19e, c’est aussi l’une des plus étendues de toute la capitale. On le constate sans mal en rejoignant le point de rendez-vous donné à son extrémité nord, où se déploient les silhouettes des tours de la Résidence Michelet. À deux pas de la gare Rosa Parks et de sa nouvelle zone commerciale, la modernité du carrefour tranche avec l’atmosphère quasi faubourienne d’autres rues des alentours. Plus de 160 ans après le rattachement de l’ancienne commune de la Villette à la capitale, le quartier a changé d’aspect et de densité mais a conservé son caractère populaire, son animation, et ses commerces avant tout dédiés aux résidents : cafés, restaurants, épiceries…

Aux côtés du 20e voisin, le 19e est l’un des deux arrondissements parisiens qui ont placé Jean-Luc Mélenchon en tête du premier tour de l’élection présidentielle de 2017 avec 30,7% des suffrages obtenus, contre 29,6% pour Emmanuel Macron. Les bureaux de vote qui entourent l’immeuble de deux douzaines d’étages où s’apprête à débuter l’opération de porte-à-porte se sont montrés parmi les plus enthousiastes envers la candidature du représentant insoumis. Lancées par la FI le 18 octobre, au lendemain de sa convention, les « caravanes de l’Union populaire » ambitionnent de convaincre de nouveau les quartiers où le mouvement avait obtenu ses meilleurs scores il y a quatre ans.

Elles sont également vues comme l’opportunité de rappeler aux électrices et électeurs l’approche de la présidentielle et des législatives, face aux risques d’une faible participation semblable à celle constatée lors des derniers scrutins, phénomène jugé peu favorable aux partis de gauche. Le candidat de la FI a consacré à l’abstention une partie de sa prise de parole à la convention de l’Union populaire organisée le 16 et 17 octobre, après avoir récemment estimé que « si les quartiers populaires votent, nous serons au second tour ». Dans le 19e, le taux de participation s’est établi autour de 49% aux européennes de 2019, 36% au premier tour des élections municipales de 2020, et 29% seulement à celui des régionales de cet été. Une tendance qui inquiète, en dépit de l’intérêt plus important généralement suscité par l’élection présidentielle (près de 79% de participants au premier tour de 2017 dans ce même arrondissement).

Danielle Simonnet, conseillère de Paris et porte-parole de la FI dans la capitale, confirme que l’un des objectifs premiers de ce début de campagne « est de lutter contre l’abstention, notamment dans les quartiers populaires ». Les équipes de porte-à-porte rappellent aussi l’importance de vérifier son inscription sur les listes électorales, avec « trois millions de personnes qui ont le droit de vote, mais qui sont non-inscrites ou mal inscrites », précise l’élue du 20e. Des formations à l’exercice ont été organisées, en insistant sur l’idée « qu’il s’agit avant tout d’une rencontre ; il n’est pas question de faire passer le programme avec un entonnoir. On demande aux gens comment ils vont, quelles sont leurs premières préoccupations », explique Danielle Simonnet. Au fil des conversations, « même des gens qui considèrent que la politique c’est pas pour eux » tendent à s’accorder sur l’impact que peuvent avoir les élections sur leur quotidien.

Une équipe de cinq militantes et militants s’apprête à quadriller les paliers du 19e en cette pluvieuse soirée d’octobre – trois séances de porte-à-porte étant organisées quotidiennement à Paris jusqu’au samedi 30. Parmi eux, Léo, étudiant et référent local, et Sarah Legrain, professeure de français à Aulnay-sous-Bois. Figure insoumise de l’arrondissement du nord-est parisien, elle a obtenu il y a quatre ans près de 49% des voix au second tour des élections législatives dans la 16e circonscription de la capitale, qui recouvre une grande partie du 19e, face à l’actuel député (LREM) Mounir Mahjoubi. Eux aussi habitants de l’arrondissement, les trois autres participants à l’opération sont retraitée du secteur hospitalier, retraité de l’industrie, et musicien.

Parcourant tour à tour plusieurs dizaines d’étages, les militants reçoivent un bon accueil lorsque les portes s’ouvrent. Face à celles restées closes, un tract est glissé à hauteur de poignée. Certains résidents sont bien sûr pris dans les petites obligations de la vie, de l’eau des pâtes à surveiller au petit dernier qui s’agite. D’autres acceptent de prendre un instant pour échanger, qu’ils soient sympathisants de la FI où n’aient pas encore fait leurs choix pour les prochaines échéances électorales. « Ce contact permet d’identifier les problèmes des gens, de discuter, de rencontrer des abstentionnistes. L’important, c’est d’être sur du qualitatif », indique Sarah Legrain.

Les tours visitées reflètent la sociologie du nord du 19e, qui rassemble de nombreux foyers à budgets modestes – en 2019, l’arrondissement comptait 42% de logements sociaux dans la part des résidences principale, le record à Paris. « Quartier prioritaire de la politique de la ville », le secteur Michelet – Alphonse Karr – Rue de Nantes où se déroule le porte-à-porte compte près d’un quart de « foyers à bas revenus » et un tiers de familles monoparentales, d’après une analyse de l’Atelier parisien d’urbanisme publiée il y a trois ans. En 2014, plus de 54% des actifs du quartier étaient ouvriers ou employés, contre 36% en moyenne dans le 19e arrondissement et 25% à Paris. Ses rues ont depuis connu des changements notables, avec la mise en service de la gare Rosa Parks en 2015, et les réaménagements environnants qui ont transformé en bureaux et en logements les immenses entrepôts du boulevard Macdonald.

Difficile aussi de ne pas évoquer ces dernières années les tragiques épisodes de la crise liée au crack dans le nord-est parisien, la persistance d’un bâti dégradé, et plus généralement des inégalités qui tendent localement à se creuser plus qu’à s’amenuiser. Un quotidien pas toujours tendre, qui ne se laisse pourtant pas deviner au premier abord. « Personnellement, ça va », « moi je n’ai pas à me plaindre », jugent ainsi plusieurs résidentes et résidents de l’immeuble interrogés sur leurs propres difficultés. Lorsque les échanges s’approfondissent, il est cependant évident que les préoccupations ne manquent pas.

Un charmant couple de retraités s’inquiète du pouvoir d’achat, « parce que ça s’est pas du tout amélioré. Les loyers ont augmenté mais y a pas que ça, tous les produits ont pris 10 à 15% ! », s’exclame le mari. « Pour les petites gens, ce serait pas mal », estime son épouse interrogée sur la perspective d’un blocage des prix des produits alimentaires de base, tel que proposé par l’Avenir en Commun, programme de la FI. S’accordant sur la nécessité d’une hausse du SMIC également défendue par les insoumis, elle considère « que ça devrait pas être qu’à l’État d’agir, c’est surtout les patrons qui devraient augmenter les salaires ».

Pour tenter de convaincre les indécis, les militants s’appuient en particulier sur les sondages de Harris Interactive dévoilés en août dernier et évaluant auprès des électeurs les propositions sociales et économiques phares de l’Avenir en commun, mesures ayant fait l’objet de quelques mises à jour depuis 2017. « 92% des Français sont pour augmenter le SMIC à 1 400 euros net, 89% sont pour un plan de relocalisation en France des produits essentiels à la vie quotidienne, 80% sont favorables au rétablissement de l’ISF… », liste le programme distribué aux personnes rencontrées lorsqu’elles le souhaitent. Les insoumis entendent ainsi démontrer que leurs propositions remportent l’adhésion d’une majorité de citoyennes et de citoyens, au-delà des couleurs politiques.

Les échanges qui se succèdent sont en tout cas révélateurs quant aux préoccupations immédiates des Parisiennes et des Parisiens les plus modestes : salaires, propreté, transports, sécurité, défense des services publics… En couple avec une travailleuse de la santé avec qui il élève un enfant de deux ans, un jeune professeur de mathématiques en collège trouve « anormal que les soignants soient tout le temps en flux tendu ». Sans pour autant préciser son opinion envers la FI ou ses propositions, il oriente machinalement la conversation vers des thématiques familières au mouvement, comme le « besoin d’une réflexion autour des emplois des AESH » (accompagnants d’élèves en situation de handicap), qui se mobilisent aujourd’hui pour une meilleure considération et des salaires décents.

Selon lui, le métier doit être reconnu à sa juste valeur « avec une vraie formation, une vraie reconnaissance ». Il regrette plus globalement l’absence de « stratégie globale » qui mine le modèle éducatif français. « Quels que soient les gouvernements, il n’y a pas de stratégie à long terme. Pour planifier, il faut aller au-delà des clivages politiques », estime le professeur, qui enseigne dans un établissement prioritaire du 18e arrondissement voisin. Un point de vue sur lequel rebondit Sarah Legrain pour mettre en avant « la vision à long terme » des insoumis, en rappelant que « même de Gaulle faisait des plans ! » En conclusion de ce long échange, le jeune parent se montre philosophe pour décrire les débats publics actuels : « en réfléchissant à partir de l’individu, tout seul, c’est très difficile de faire société ». S’il accepte volontiers le tract qui lui est tendu en fin de conversation, il juge cependant devant les mesures présentées que « le seul souci de fédérer avec des idées, c’est qu’il faut ensuite les appliquer avec des projets ».

Parmi les autres rencontres se succèdent ceux qui ne sont pas sûrs d’être inscrits et « doivent aller à la mairie », celle qui n’a pas la nationalité française mais s’inquiète néanmoins des risques sanitaires dans les transports bondés qu’elle emprunte pour se rendre au travail, celui qui n’a pas le temps mais accepte un tract, et même un félin joueur profitant de la venue des militants pour explorer un instant le palier. N’en déplaise aux propagandistes d’extrême droite sponsorisés par des milliardaires sans scrupules, les échanges du soir ont semblé confirmer la vision d’une majeure partie de la gauche : les préoccupations des citoyennes et des citoyens concernent en premier lieu la vie quotidienne, du pouvoir d’achat aux services publics. Aucun résident interrogé n’a évoqué les fameuses « dérives de la cancel culture », l’inadéquation des prénoms de ses voisins, ou d’autres médiocrités reprises en boucle par les « chaînes d’information » en continu.

Des militants de tous les partis pourraient témoigner des frustrations liées à la méthode du porte-à-porte, qui s’expliquent notamment par le peu de crédit qu’une partie de la population accorde désormais à la classe politique, doutant de la possibilité de changements tangibles dans son quotidien. Le constat du soir fut au contraire plutôt positif, l’opération se déroulant comme l’espérait le petit groupe d’insoumis. Les résidents les plus enthousiastes se sont vus proposer de noter leur contact pour être informés de l’avancée de la campagne, des réunions à venir dans le 19e, ou même pour devenir « correspondants ». Ces « personnes-relais » peuvent ensuite recevoir et distribuer du matériel électoral, évoquer dans leur immeuble l’élection et l’inscription sur les listes, voire accueillir à domicile des soirées de soutien.

Après 39 étapes au total sur trois parcours (nord, centre, et sud), les premières « caravanes de l’Union populaire » parisiennes se terminent ce samedi 30 octobre dans le 16e arrondissement. Au cours de la campagne présidentielle qui s’étendra jusqu’au printemps 2022, la FI se donne pour objectif de frapper à « un million de portes à l’échelle nationale ». Les militants décrivent un engouement proche voire supérieur à celui observé en 2017, avec « 250 groupes d’action et 3 000 nouveaux membres depuis septembre », précise Danielle Simonnet. Après avoir mené une campagne orientée sur le porte-à-porte au cours de la récente législative partielle dans le 20e arrondissement« autour de 20 000 portes frappées » – la conseillère de Paris compte mettre à profit son expérience pour orienter les nouveaux militants à travers la capitale.

À une échelle certes différente en termes d’effectifs, les méthodes mises en œuvre par les insoumis ne sont pas sans rappeler celles prônées par les équipes de campagne de démocrates américains qui ont rencontré quelques succès ces dernières années. En écho à cet autre contexte où chaque voix compte, mais où celles des plus modestes tendent à être invisibilisées, les insoumis n’oublient pas que « 600 000 votes seulement » ont manqué à leur candidat afin d’accéder au second tour de la présidentielle de 2017. Dans le 19e, autour de 700 voix supplémentaires auraient suffi à Sarah Legrain pour être élue députée deux mois plus tard. Conscientes de ces faibles écarts, les équipes de la FI souhaitent prendre une longueur d’avance sur les autres partis en termes de mobilisation, dans la rue comme sur les réseaux sociaux. On pourrait également citer l’exemple de la base militante rajeunie rassemblée il y a quelques années autour du travailliste britannique Jeremy Corbyn, dont les erreurs devraient cependant sonner comme un avertissement face aux digressions parfois douteuses du candidat insoumis.

Si la volonté de retrouver le terrain est un moyen pour la FI de présenter son programme, elle lui permet aussi de montrer « qu’au moins, nous, on a encore des militants » – pour citer l’un des participants au porte-à-porte du soir. La campagne pour la présidentielle et les législatives devraient voir leur présence dans les rues et les immeubles parisiens s’accroître progressivement au fil des prochains mois. « On n’avait pas encore cette systématicité du porte-à-porte en 2017 », reconnaît Danielle Simonnet. « Ce dispositif répond à une attente. Écouter toutes les personnes, c’est une question de dignité. Leur permettre de s’exprimer, c’est nous donner la possibilité de dire ce que l’on peut faire, mais aussi une responsabilité pour agir contre l’abstention », estime-t-elle.

Face à une extrême droite qui « horizontalise » en pointant du doigt celles et ceux qui partagent le quotidien des électeurs afin d’entretenir des rivalités malsaines, les militants insoumis ont été formés à « verticaliser » les échanges. « Devant une situation insatisfaisante, on regarde qui est concerné, mais aussi qui est responsable » : une stratégie qui vise à démontrer la pertinence intacte d’une solidarité entre les plus modestes, tout comme à dénoncer les méthodes brutales utilisées par les possédants en vue de conserver leurs privilèges. Pour l’élue parisienne, les caravanes insoumises et la nouvelle campagne qui démarre apparaissent ainsi comme autant d’occasions de ranimer « une conscience de classe, une conscience républicaine ».

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