Portrait d’artiste : Raphaël Meyssan ranime les mémoires de la Commune de Paris à travers le roman graphique

Raphaël Meyssan a rassemblé pendant dix ans des milliers de gravures du XIXe siècle pour composer Les Damnés de la Commune, récit en trois tomes dont les pages retracent l’histoire de la révolution de 1871. Nous avons posé quelques questions à l’auteur-réalisateur à l’occasion de sa nouvelle exposition dans le 20e arrondissement, qui présente jusqu’au 16 octobre sa démarche artistique.

Après avoir dévoilé une série de planches en plein air sur les murs du Pavillon Carré de Baudouin, ce nouvel événement autour de l’œuvre Les Damnés de la Commune nous entraîne cette fois-ci dans l’atelier de Raphaël Meyssan pour découvrir ses méthodes créatives, et la véritable enquête qu’il a mené dans les archives afin de « faire ressurgir cette histoire oubliée ». L’auteur évoque ici les gravures qui illustrent ses ouvrages, et les procédés artistiques liés à l’adaptation de documents d’époque en roman graphique. Organisée dans le cadre du cent-cinquantenaire du printemps 1871, l’exposition Les Damnés de la Commune – Dans l’atelier de Raphaël Meyssan est visible jusqu’au 16 octobre à la mairie du 20e arrondissement.

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Planche extraite du roman graphique Les Damnés de la Commune – Tome 1 © Raphaël Meyssan – Éditions Delcourt

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Planche extraite du roman graphique Les Damnés de la Commune – Tome 1 © Raphaël Meyssan – Éditions Delcourt

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Planche extraite du roman graphique Les Damnés de la Commune – Tome 2 © Raphaël Meyssan – Éditions Delcourt

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Planche extraite du roman graphique Les Damnés de la Commune – Tome 2 © Raphaël Meyssan – Éditions Delcourt

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Paris Lights Up : Avec le succès du film Les Damnés de la Commune et plusieurs expositions dans la capitale, ce cent-cinquantenaire de la révolution de 1871 a pour vous une résonance particulière. Que retenez-vous de ces derniers mois ?

Raphaël Meyssan : D’un point de vue personnel, c’est l’aboutissement de dix années de travail. Au début, j’étais seul à croire à ce projet. Puis, j’ai fait de belles rencontres : des personnes qui y ont cru elles aussi et m’ont donné les moyens de le porter plus loin encore que ce dont j’avais rêvé. Grâce à mon éditeur Grégoire Seguin, ce qui devait être un seul livre est devenu trois ouvrages publiés aux Éditions Delcourt. Grâce à ma productrice Fabienne Servan-Schreiber, ces romans graphiques sont devenus un film d’animation diffusé par Arte. Cette aventure se prolonge en ce moment sous la forme de plusieurs expositions grâce au soutien des mairies du 20e arrondissement et de Paris Centre. Et le roman graphique a reçu le prix Histoire des Galons de la BD du ministère des Armées. Ces derniers mois, j’ai vu un enthousiasme pour la Commune et pour la manière particulière avec laquelle je l’ai abordée. Ces dix années de travail portent leurs fruits et c’est un vrai bonheur. 

D’un point de vue collectif, j’ai l’impression que la vision de cet événement historique a changé. La Commune de Paris ne fait plus seulement partie de l’histoire de la gauche, mais trouve peu à peu sa place dans l’histoire de France.

L’exposition en cours évoque votre « enquête » pour construire la mosaïque de gravures et illustrations rassemblées dans vos ouvrages. Quelles sources avez-vous eu l’occasion d’explorer pendant ces dix ans de recherche ?

Je me suis plongé dans cette histoire comme un enquêteur. J’ai d’abord suivi la piste de Lavalette, un communard qui avait vécu dans mon immeuble, il y a cent cinquante ans. Cette enquête m’a conduit dans des services d’archives (Archives nationales, de la police, de l’armée, etc.). Si vous aimez les enquêtes policières, c’est une chose à faire. C’est passionnant ! On suit des pistes – parfois de fausses pistes. Il y a des rebondissements, des surprises, des découvertes.

J’ai ensuite cherché l’iconographie. J’ai en effet réalisé les romans graphiques et le film d’animation uniquement avec des gravures de l’époque de la Commune. J’en ai d’abord pris en photo dans les services d’archives, à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, ou au musée Carnavalet. Mais je me suis rendu compte que la qualité ne suffisait pas pour ce que je voulais faire. J’ai alors patiemment cherché et acheté des collections entières de journaux et de livres de la fin du XIXe siècle que j’ai numérisés en très haute définition grâce à un gros scanner. Cela a pris des années.

On retrouve dans vos planches des œuvres parfois étonnantes, aux échos poétiques, comme des gravures issues de L’Astronomie populaire de Camille Flammarion. Quelles ont été vos trouvailles les plus mémorables au cours de cette quête sur les traces de la Commune ?

Je crois que ce sont les découvertes concernant les personnes dont je raconte l’histoire. Celles concernant Lavalette : sa véritable identité, sa vie cachée avant la Commune. Celles aussi concernant Victorine Brocher : sa vie après la Commune, les lettres et articles que j’ai pu trouver d’elle, la lettre – bouleversante – de son mari après sa mort. 

Votre récit met en effet en lumière la vie fascinante de cette femme à la vie personnelle difficile, qui s’engage alors pour défendre les plus démunis et les idéaux d’une République sociale. Aux côtés de Victorine Brocher, quelles autres figures du Paris insurgé vous ont le plus marqué ?

Elles sont très différentes les unes des autres et pas nécessairement héroïques. C’est parfois leur faiblesse, leurs erreurs, voire leurs trahisons qui m’ont touché ou intéressé. J’aime beaucoup Jaroslaw Dombrowski, un polonais, qui est devenu l’un des généraux les plus compétents et courageux de la Commune et qui est mort héroïquement devant une barricade. Mais je trouve aussi intéressant le personnage d’Henri Rochefort, un journaliste qui semblait à la pointe du combat contre le Second Empire, mais se montrera souvent lâche et finira boulangiste et antisémite des années plus tard. Son ambiguïté et ses trahisons en font un personnage intéressant. Cela permet d’éviter l’idéalisation. Je suis touché par Charles Delescluze qui était délégué à la guerre de la Commune – c’est-à-dire ministre de la guerre – pendant la Semaine sanglante. Cet homme a choisi de se suicider en montant, seul et sans armes, sur une barricade, laissant une lettre à sa sœur dans laquelle il expliquait son geste. Cette fin est romantique, mais elle aussi terrible et inacceptable de la part de celui qui avait la responsabilité des derniers combattants. J’aime aussi Alix Payen, une femme inconnue, bourgeoise, qui s’était engagée comme ambulancière dans un bataillon de gardes nationaux pour rejoindre son mari dont elle était très amoureuse. J’ai eu la chance de rencontrer son arrière-arrière-petite-nièce qui a conservé ses lettres, que Michèle Audin a récemment publiées (C’est la nuit surtout que le combat devient furieux, Libertalia, 2021).

Le récit des Damnés de la Commune se démarque également par sa construction graphique, au-delà du choix des illustrations. Pourriez-vous nous expliquer votre démarche, et les œuvres qui ont pu vous inspirer ?

Des auteurs comme Joe Sacco et Étienne Davodeau, en bande dessinée, ou Laurent Binet, en littérature, m’ont montré qu’on pourrait raconter le réel sans le romancer tout en créant un puissant souffle narratif. À la croisée des chemins entre le roman photo et le cinéma, il y a Chris Marker et La Jetée qui m’ont ouvert des chemins possibles. 

Dans Les Damnés de la Commune, j’ai en effet voulu raconter une histoire sans la romancer, afin de comprendre vraiment ce qui s’était passé. Mais j’ai aussi voulu la raconter de manière romanesque. Et la vie est souvent si romanesque qu’il n’est pas nécessaire d’inventer. Je voulais aussi me plonger dans cette histoire au premier degré, en la ressentant, presque en la vivant. Sans le regard distancié de l’historien. Dans les livres, je fais de nombreux allers-retours entre le présent et le passé, entre ce qui semble vrai et ce que l’on découvre au fur et à mesure et qui vient contredire ou contrebalancer, équilibrer une première vision. Étrangement, ce n’est pas du second degré, car j’amène les découvertes comme des surprises, des étonnements que l’on vit pleinement. 

Vous vivez aujourd’hui à Belleville, à la fois berceau et dernier foyer de la révolution de 1871. Qu’est-ce qui vous a attiré et retenu dans ce quartier qui, aujourd’hui encore, ne laisse jamais indifférent ?

C’est étonnant, car c’est un quartier dans lequel je me sens vraiment bien. Pourtant, je viens d’Orléans et je n’y suis arrivé que lorsque j’avais une vingtaine d’années. Mais il y a une culture, une conscience de l’histoire très particulière. L’esprit de la Commune y souffle toujours. 

Et puis, j’ai découvert qu’une partie de ma famille a vécu dans ce quartier bien avant moi. Je croyais que ma famille venait de Bourges. En réalité, un arrière-arrière-grand-père avait son atelier d’ébénisterie place des Fêtes. Puis j’ai découvert que ma grand-mère était née rue de Belleville, juste à côté de l’église. Et j’ai été enchanté lorsque quand j’ai appris que, lorsqu’elle était enfant, la mère de ma grand-mère dansait sur les tables du bar tenu par ses parents, au bas de la rue de Belleville. C’était Le Vieux Saumur qui existait encore, il y a peu de temps, à côté des Folies

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Raphaël Meyssan
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Exposition
Les Damnés de la Commune – Dans l’atelier de Raphaël Meyssan
Jusqu’au 16 octobre

Lundi à samedi : 9h-17h (jusqu’à 19h30 le jeudi) – Entrée libre

Mairie du 20e arrondissement
Place Gambetta, 75020 Paris

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Illustrations :
Portrait de Raphaël Meyssan [recadré pour l’article, NDLR] © Chloé Vollmer-Lo
Les Damnés de la Commune – Couverture du coffret © Raphaël Meyssan – Éditions Delcourt

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