Biodiversité : À la Villette, un projet architectural vient troubler la sanctuarisation de la darse du Rouvray

Au sud-ouest du parc de la Villette, les bâtiments vétustes de la cité administrative ont commencé à être détruits pour être remplacés par une structure moderne de 3 000 mètres carrés. Les défenseurs de la biodiversité s’alarment des conséquences de ces importants travaux sur le projet de sanctuarisation du canal voisin, la darse du Rouvray.

Dans ce recoin méconnu de l’établissement public de la Villette, le bruit des pelleteuses se mêle désormais au chant des oiseaux. « Neuf bâtiments construits en 1982 en état de dégradation avancée » vont être rasés pour faire place à un nouvel édifice, suite à un appel à projet remporté l’an dernier par l’Atelier du Pont. Le studio d’architecture espère en faire un « camp de base pour les équipes (nomades et sédentaires) en charge du Parc et de la Grande Halle de la Villette », en remplacement de l’ancienne « Cité jardin ».

Ce mercredi, le démarrage des travaux semble interloquer certains riverains et passants venus se promener le long de la darse du Rouvray – son quai ouest, protégé par une barrière, bénéficiant d’une végétalisation réussie propice aux déplacements piétons. Côté Villette, une foulque veille sur des petits dont l’éclosion remonte à seulement quelques jours. Comme eux, de nombreux animaux profitent des arbustes et de la végétation qui bordent ce quai pour y trouver un abri : plus loin, quelques canards partagent ainsi un bain de soleil. Si le couple n’est pas présent aujourd’hui, les cygnes Odette et Siegfried, célébrités du quartier, y font régulièrement étape.

Une dizaine de militants écologistes et de défenseurs des animaux s’étaient donnés rendez-vous ce mercredi après-midi pour nettoyer la darse, collectant plastiques et autres déchets flottants à l’aide d’épuisettes. Organisée régulièrement, cette initiative leur permet d’interpeller les Parisiennes et les Parisiens concernant le projet de sanctuarisation proposé depuis quelques années par plusieurs associations, notamment Paris Animaux Zoopolis (PAZ). L’annonce de l’ampleur du chantier a été une surprise pour ces dernières.

« Selon un inventaire réalisé par la ville de Paris en 2020, suite à notre demande de sanctuarisation, 27 espèces animales dont neuf espèces d’oiseaux protégées au niveau national et 29 espèces végétales ont été observées à la darse du Rouvray. Chaque année, des naissances y ont lieu », explique Amandine Sanvisens, co-fondatrice de PAZ. « Fermement opposée à ce projet », l’association estime que « l’importante végétation qui constitue l’habitat de nombreux animaux sera rasée », rappelant également que « la darse du Rouvray sera ouverte au public ».

Des changements qui iraient à l’encontre des propositions « diamétralement à l’opposé » de l’association, qui comprennent « la sécurisation de la darse du fond de Rouvray de part et d’autre du canal avec interdiction de l’accès au grand public » et « un soutien aux habitats des animaux », en particulier « sous la forme d’une végétation terrestre adaptée (arbres, buissons et herbes hautes – friche) sur la rive délimitant les bâtiments administratifs ».

En janvier dernier, le maire (PS) du 19ème François Dagnaud avait jugé que la sanctuarisation de la darse était « plus qu’envisageable » sous la mandature actuelle. Il avait rappelé « la nécessité d’associer à ce travail les associations et tous les usagers de cette darse », estimant que « ce serait un beau signal envoyé pour une ville qui doit aujourd’hui se construire en laissant davantage de place à la nature en ville ».

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Chargé de l’aménagement urbain, de la Petite ceinture, de la biodiversité et de la condition animale dans le 19ème arrondissement, le conseiller de Paris (PS) Roger Madec confirme aujourd’hui le soutien de la mairie aux nouveaux aménagements menés par l’établissement public de la Villette, précisant que « le projet de reconstruction de la cité administrative […] conduira à l’ouverture de surfaces végétalisées au public ».

« Nous sommes hostiles à la réalisation d’un sentier le long de la darse », précise cependant l’élu, qui fut par ailleurs maire de l’arrondissement de 1995 à 2013. « La domanialité de cette portion de darse semble réglée entre l’État et la ville. Nous sommes favorable à l’installation d’une clôture barreaudée comme quai de Metz [sur la rive opposée, NDLR], afin de protéger la faune et la flore. Par ailleurs, nous demandons l’abandon de l’accès du parc le long de la darse ». Sur les plans du dossier d’urbanisme que s’est procuré PAZ apparaît bien une porte d’accès située à proximité du quai, ouverte sur certains plans en direction d’un sentier dans le prolongement de la rue Adolphe Mille. Seule une fine bande le long de la darse ne semble pas couverte par le périmètre des travaux envisagés.

Doutant de la possibilité de préserver la végétation existante aux abords du canal, l’association de défense de la faune s’étonne que la mairie de Paris comme celle du 19ème « ont donné des avis favorables sans mentionner la sanctuarisation de la darse du Rouvray et les animaux ». Seule la Direction des espaces verts et de l’environnement (DEVE) émet quelques réserves malgré son compte-rendu favorable, précisant que « l’emprise constructible a été déterminée en fonction de la présence de 18 arbres existants sur le site dont certains répertoriés comme arbres remarquables ». La DEVE recommande de « replanter pour compensation des quatre arbres abattus des arbres a minima de même développement », et de « récupérer le potentiel de pleine terre sur l’ensemble de la parcelle » ; le projet actuel prévoit en effet de conserver partiellement les dalles des bâtiments détruits.

D’après Laura Chaubard, directrice générale de l’établissement public de la Villette, « les aménagements des espaces libérés ont été étudiés à la demande de la direction de l’urbanisme de la ville de Paris, avec le plus grand souci de la biodiversité présente sur la zone, et ont reçu l’aval de la ville. Nous sommes en dialogue quotidien sur ce projet et avançons ensemble pour que l’aménagement de cette zone s’intègre au mieux dans l’espace urbain et permette d’offrir de nouveaux espaces de détente au public dans un quartier par ailleurs très dense ».

« Les aménagements envisagés ne portent néanmoins pas sur les abords immédiats de la darse qui ont fait l’objet d’une proposition de sanctuarisation de la part d’associations », juge enfin Laura Chaubard. Au vu du dossier d’urbanisme et des plans de ce projet architectural, dont les coûts sont estimés à 7,6 millions d’euros pour une livraison prévue en 2023, il est cependant difficile de nier que l’écosystème local connaîtra des changements significatifs, ne serait-ce qu’en raison du choix de rendre ses environs « accessibles aux usagers du parc ». La particularité de la darse était jusqu’à présent son relatif isolement, notamment compte tenu du contexte parisien. Des pelouses accessibles au public à quelques mètres de la rive représenteraient bien un changement majeur.

Dans le dossier d’urbanisme, la DEVE précise également « qu’au droit des emplacements démolis et des cheminements sera prévue une végétalisation herbacée de type prairie fleurie ». Une différence notable par rapport au paysage actuel, marqué par de nombreux petits arbustes et autres linéaires de haies et de taillis. Le nouveau bâtiment et ses équipements occuperaient près de la moitié de la superficie précédemment dédiée aux locaux vétustes. Compte tenu des déclarations antérieures de la mairie et du souhait de préserver la biodiversité affichée par la Villette, ne serait-il pas logique de limiter l’altération de la végétation tout comme l’accès du public dans la seconde partie de la zone concernée, particulièrement aux abords du canal ?

Andréas Pilartz, adjoint (Europe Ecologie Les Verts) au maire du 19ème en charge de la nature en ville et des canaux, estimait d’ailleurs il y a une semaine que « la darse a besoin d’être sanctuarisée de toute urgence, parce que son voisinage va évoluer avec l’extension prochaine du parc de la Villette. L’impact sur ce lieu resté à l’écart, dans le calme pendant des décennies, pourrait être rédhibitoire ». Cette remarque faisait suite à une visite du site par l’équipe municipale parisienne, avec pour objectif de « commencer les discussions avec la Villette concernant la sanctuarisation » du canal.

Après l’affichage du permis de construire à l’entrée de la cité administrative, les défenseurs des animaux ont semble-t-il plutôt l’impression que les discussions ont déjà eu lieu, mais sans eux. « PAZ se mobilisera dans les mois à venir, nous utiliserons tous les moyens légaux à notre disposition pour empêcher ce projet qui aura de graves conséquences sur les animaux liminaires », précise l’association dans un communiqué, en prévoyant déjà d’organiser prochainement un rassemblement sur place.

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Photographie d’illustration : Darse du Rouvray, Paris 19° – Avril 2021.
© Paris Lights Up

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