En juin 1848, la rue du Faubourg-du-Temple devient le sujet de l’un des premiers photoreportages de l’histoire

Au cours de la révolte ouvrière des Journées de juin, le photographe parisien Charles-François Thibault réalise une série de trois clichés représentant les barricades dressées aux intersections de la rue du Faubourg-du-Temple.

Deux de ses daguerréotypes immortalisent le faubourg dans la matinée du 25 juin 1848. Plusieurs barricades s’y dressent alors que les derniers quartiers frondeurs résistent encore aux forces gouvernementales. Le troisième cliché date du lendemain : la rue vient d’être reprise par la troupe loyaliste après d’âpres combats, des témoignages évoquant près de 200 victimes autour des barricades qui apparaissent sur la série de Thibault.

Aujourd’hui préservés dans les collections du Musée Carnavalet et du Musée d’Orsay, ces clichés seront utilisés pour réaliser deux planches gravées pour l’édition du 8 juillet 1848 du journal l’Illustration, fondé cinq ans plus tôt. Si ce ne sont donc pas les reproductions des daguerréotypes eux-mêmes qui figurent dans leurs pages (les techniques d’imprimerie sont encore insuffisantes pour les retranscrire directement sur papier), cette série constitue cependant l’un des premiers témoignages photographiques d’un événement historique — et pas des moindres.

Que se passe-t-il alors sur les pavés de la rue du Faubourg-du-Temple, voie populaire et très fréquentée reliant le cœur de Paris au bourg voisin de Belleville ? Bordée d’immeubles surpeuplés abritant des cours, jardins potagers et ateliers en tous genres, elle témoigne déjà à l’époque de la diversité d’une population parisienne dont les membres les moins fortunés sont peu à peu repoussés vers les faubourgs.

Quelques mois après la révolution de février 1848 et la proclamation de la Seconde République à Paris, un nouveau vent de révolte souffle à travers les quartiers ouvriers de la capitale. Les 19 et 20 juin, l’Assemblée vote la dissolution des Ateliers nationaux ouverts seulement trois mois plus tôt afin de garantir un travail au plus grand nombre.

En ce Printemps des peuples qui voit plusieurs révolutions marquantes se succéder à travers l’Europe, le peuple souffre également d’une crise économique qui s’accompagne d’un chômage élevé. Aux yeux d’un grand nombre d’ouvriers parisiens, et pour les mouvements républicains progressistes et socialistes dont les idées gagnent alors en popularité, la fermeture des Ateliers nationaux est le renoncement de trop pour une République de plus en plus conservatrice.

Dès le 22, des barricades s’élèvent dans toute la moitié est de la capitale, de Montmartre au faubourg Saint-Jacques : c’est le début des Journées de juin. Leur répression durera quatre jours et fera plusieurs milliers de victimes. Autant seront faits prisonniers ou déportés après la chute des dernières barricades dans les quartiers du faubourg du Temple, de Ménilmontant puis du faubourg Saint-Antoine, bastions historiques des révolutions parisiennes du XIXème siècle.

Pour réaliser ses daguerréotypes, Thibault installe son appareil en direction du sud-ouest depuis le grenier d’une maison alors située au 92 rue du Faubourg-du-Temple ; l’adresse sera renumérotée en 94 au début des années 1850. On aperçoit distinctement la première barricade ornée d’un drapeau au croisement de la rue Saint-Maur. On en devine une seconde, puis une troisième au niveau de l’actuelle rue Bichat. L’avenue Parmentier n’existe pas encore : elle sera percée à partir des années 1850, et il faudra attendre une trentaine d’années et la proclamation de la Troisième République pour voir apparaître le tronçon reliant la rue de la Fontaine-au-Roi à la rue du Faubourg-du-Temple.

 

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Contretype d’un daguerréotype de Thibault conservé au musée d’Orsay. Barricades de la rue Saint-Maur, le 25 Juin 1848, avant l’attaque. © Charles-François Thibault – Musée Carnavalet – Musée d’Orsay

 

Au cours de ces terribles Journées de juin, les ouvriers qui défendent le faubourg échouent dans leurs tentatives de fraterniser avec les soldats loyalistes. Refusant de déposer les armes devant les sommations adverses, les insurgés de la barricade de la rue Saint-Maur ne seront vaincus qu’à la suite de combats à la baïonnette. Le photographe Charles-François Thibault attend la fin de ces affrontements sanglants pour réaliser un dernier cliché de la rue, témoignant ainsi du déroulé de ces événements qui marqueront la mémoire parisienne et ouvrière. En ce matin du 26 juin, les silhouettes indistinctes de nombreux soldats et passants arpentent désormais le faubourg, rendues fantomatiques par les contraintes du procédé photographique.

 

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[Œuvre recadrée, NDLR] La barricade de la rue Saint-Maur-Popincourt après l’attaque par les troupes du général Lamoricière, le lundi 26 juin 1848 © RMN – Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Au moment de réaliser ces clichés, le photographe réside depuis près d’un an dans cette maison aujourd’hui disparue. L’adresse actuelle est située entre un salon de coiffure et une boucherie, presque en face de la belle façade du Palais du commerce qui accueille le club La Java. Si la plupart des immeubles ont depuis changé d’aspect, le faubourg a conservé ses pavés et son tracé distinctif : sa physionomie reste même étonnamment similaire à ce qu’elle était à l’époque. On reconnaît quelques bâtiments, comme ce petit immeuble de trois étage au croisement de la rue Saint-Maur, dont le rez-de-chaussée est aujourd’hui occupé par une autre boucherie. À l’angle opposé, le bâtiment discret qui abrite aujourd’hui un bistrot ne semble pas avoir beaucoup changé non plus.

À droite de la photographie, un flanc d’immeuble porte l’inscription « Grands petits ateliers à louer – n°95 » et « Fabrique Chocolat », indiquant l’accès aux ateliers de l’actuelle Cour des Bretons. Quoique surélevé au fil des ans, un bâtiment au profil similaire existait encore jusqu’à sa destruction en 2015. La parcelle est restée vacante plusieurs années, mais le chantier en cours en juin 2020 indique que la livraison du nouvel immeuble devrait bien avoir lieu dans les mois qui viennent.

Malgré ces quelques reliques du passé, difficile d’imaginer le photographe aux premières loges de l’histoire depuis les hauteurs de ce faubourg animé et sans prétention. Les trois daguerréotypes réalisés les 25 et 26 juin 1848 constituent ainsi la première série de clichés décrivant une insurrection. Bien peu de spécialistes maîtrisaient alors cette technique, une découverte présentée par Louis Daguerre moins de dix ans plus tôt suite aux travaux de Nicéphore Niépce. Si Charles-François Thibault n’avait pas vécu dans le quartier, ce témoignage aussi précieux n’aurait jamais vu le jour. Le photoreportage d’actualité ne prendra véritablement son essor qu’à partir de la guerre de Crimée, quelques cinq ans plus tard.

D’autres moments historiques de l’histoire de la photographie sont liés aux quartiers de l’est parisien. Au printemps 1838, l’incontournable Daguerre immortalisait déjà le boulevard du Temple, à deux pas de l’actuelle place de la République : ce  cliché est souvent considéré comme la première représentation photographique d’un être humain. Un peu plus de vingt ans après les clichés de Thibault, la rue du Faubourg-du-Temple renouera avec son histoire frondeuse lors de la Commune de 1871, au carrefour des quartiers qui verront alors s’élever de nouvelles barricades. La technique photographique ayant considérablement progressé entre temps, de nombreux clichés viendront à leur tour dépeindre cette nouvelle révolution parisienne.

 

 

Illustration [Recadré, NDRL – Source] : Contretype d’un daguerréotype de Thibault conservé au musée d’Orsay. Barricades de la rue Saint-Maur, le 25 Juin 1848, avant l’attaque.
© Charles-François Thibault – Musée Carnavalet – Musée d’Orsay

 

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