Crise du crack : après l’abandon du projet de la rue Pelleport, la mairie à la recherche de nouveaux lieux d’accueil

À l’occasion d’une réunion publique tendue organisée ce mercredi soir, l’exécutif parisien a confirmé ne plus étudier le site évoqué au nord du 20ème arrondissement, tout en rappelant son souhait de renforcer le réseau de prise en charge des addictions lourdes dans la capitale.

Malgré l’annonce quelques heures plus tôt de l’abandon du projet envisagé au 172 rue Pelleport, plusieurs centaines de Parisiennes et de Parisiens avaient répondu présent à la réunion d’information du mercredi 15 septembre, initialement prévue pour « entendre les inquiétudes » des riverains et apporter des précisions sur la stratégie de la mairie, en particulier suite à la mobilisation constatée ces deux dernières semaines. Une grande partie d’entre eux n’est toutefois pas parvenue à accéder au gymnase des Pyrénées où était organisée cette rencontre avec l’équipe municipale, une jauge de 275 personnes ayant été prévue « du fait du contexte sanitaire ». Avant même les premiers échanges, cette situation ne fit qu’attiser le mécontentement palpable, et les huées déjà lancées par une partie de l’assistance.

Cette réunion intervenait le jour même de la réponse du Premier ministre à la demande envoyée par Anne Hidalgo le 31 août dernier, qui comprenait la proposition d’ouvrir dans la capitale quatre lieux d’accueil supplémentaires dédiés aux consommateurs de drogues dures, et notamment de crack. Les tragiques conséquences de cette drogue dérivée de la cocaïne, extrêmement addictive, sont aujourd’hui pleinement visibles dans certains quartiers du nord-est parisien. La lettre de la maire de Paris mentionnait l’ouverture d’un site de la rue Pelleport pouvant être utilisé pour un accueil de jour comme de nuit, et comprenant « une activité de soin ». D’après l’exécutif parisien, ce dernier aurait pu ouvrir ses portes « avant la fin de l’année ».

« Après échange approfondi avec les services de l’État, décision conjointe a été prise de ne pas implanter [d’unité thérapeutique] sur le site de la rue Pelleport », a finalement déclaré la mairie ce mercredi dans un communiqué. Le soutien du gouvernement est cependant acquis pour les trois autres lieux proposés, deux dans le quartier des Grands Boulevards, à la frontière sud du 10ème arrondissement, et un autre dédié aux femmes toxicomanes dans le 19ème. L’invalidation du site envisagé dans le 20ème a été motivée par la présence dans ses abords de plusieurs établissements dédiés à la petite enfance – principal reproche des opposants à son ouverture.

Au vu des tensions et éclats de voix qui ont fait résonner le gymnase mercredi soir, il semble évident que l’abandon du projet du 172 rue Pelleport n’aura pas suffi à calmer la colère d’une partie des habitants du quartier, ces derniers dénonçant une absence de concertation et craignant pour beaucoup la désignation d’un autre lieu de l’arrondissement avec des objectifs similaires. Une possibilité que n’écarte pas Éric Pliez, élu maire du 20ème arrondissement (Paris en Commun) suite aux municipales de juin 2020, et confronté ces dernières semaines à ce qui représente sans doute la crise la plus importante de son mandat.

« La validation [de trois nouveaux lieux] par le Premier ministre ce jour est une bonne nouvelle », a-t-il estimé face à une assemblée remontée. Répondant en fin de réunion aux questions d’une dizaine de riveraines et riverains opposés à l’ouverture de sites d’accueil dans l’arrondissement, il a jugé que « la façon de régler le problème, c’est à travers un réseau de petites structures. Nous devons mieux concerter en amont pour identifier des lieux, y compris dans le 20ème. » Expliquant vouloir « prendre pleinement [s]a part », il a néanmoins précisé « qu’aucun autre site n’avait été identifié » dans l’arrondissement à l’heure actuelle.

Une grande partie de l’équipe municipale était représentée aux côtés de la majorité locale, avec notamment les maires du 10ème, 18ème, et 19ème arrondissements, ainsi que le premier adjoint (PS) à la maire de Paris, Emmanuel Grégoire. Lui aussi interrompu par les interjections des habitantes et habitants du 20ème, « un arrondissement dans lequel la vitalité démocratique est toujours au rendez-vous », il a considéré comme « très claire » la réponse reçue du Premier ministre le matin même.

Au-delà du seul cas de la rue Pelleport, qui « n’est plus une solution étudiée dans le cadre du programme global », le premier adjoint a également défendu le souhait de l’exécutif de multiplier et renforcer les lieux d’accueil et de prise en charge à l’attention des personnes toxicomanes. « Vous pouvez vous y opposer, mais tous les avis compétents s’accordent » quant au succès de ces dispositifs spécifiques, a statué Emmanuel Grégoire, estimant que « le reste, c’est de la démagogie ! » De fait, la réunion a rapidement pris des airs d’exposé de la stratégie proposée par la mairie et le gouvernement, en principe soutenue par l’ensemble des formations politiques présentes au conseil de Paris à l’exception de la droite.

Face aux critiques considérant « qu’il n’y a pas de crack dans le 20ème », le second d’Anne Hidalgo a appelé à plus de solidarité en décrivant le sort du 19ème arrondissement voisin (qui « ne mérite visiblement pas beaucoup de compassion et d’accompagnement »), et notamment de la rue Riquet, où sont relégués depuis des mois les consommateurs. Devant la dégradation de la situation, Emmanuel Grégoire a insisté sur la nécessité de mettre fin à la fixation du problème dans ce quartier, « un effort que nous réussirons si nous le partageons ». Objectif en apparence contredit par la répartition des sites proposés le 31 août dernier, « partagés » par seulement quatre arrondissements du nord-est parisien, comme le rappelleront plusieurs membres de l’assistance.

La préfète Magali Charbonneau, directrice de cabinet du préfet de région Marc Guillaume et elle aussi vivement interpellée par des participants à la réunion, a rappelé que la crise liée au crack est « une problématique qui n’est pas nouvelle, et existe depuis des décennies. » Si elle a mis en lumière certaines réussites du plan crack développé par les pouvoirs publics concernés – préfecture de région, de police, ville de Paris, agence régionale de santé (ARS) – et doté d’une enveloppe de 9 millions d’euros pour la période 2019-2020, elle reconnaît que ce dernier « n’a pas produit tous ses effets ». Pour la préfète, « le Premier ministre a confirmé la position de l’État qui est d’accompagner la mairie de Paris pour la résolution de ce problème. L’État est là pour apporter une réponse financière, un accompagnement, et des outils. Reste à trouver les lieux, or personne ne veut que ce soit en bas de chez soi. »

« Faites ça en bas chez vous, ou chez Hidalgo ! », se sont alors exclamées plusieurs voix dans l’assemblée, tandis que Magali Charbonneau jugeait à son tour que « les réponses, ce seront des centres d’accueil, des centres de soins, des dispositifs dédiés ». L’intervenant suivant, le directeur de la santé publique à l’ARS Île-de-France Luc Ginot, a souligné que le crack représente « l’une des addictions les plus pénibles, les plus dures, les plus graves ». Dans le cadre du plan crack, « c’est près de 400 personnes qui sont prises en charge, qui sont accompagnées », a-t-il assuré. « Ça veut dire qu’ils ne sont pas en bas de chez vous, ou plutôt en bas de chez les habitants du 19ème ».

En évoquant un « renforcement des maraudes, des accompagnements, de l’hébergement », Luc Ginot a assuré que « l’ensemble de ces dispositifs sera accompagné du point de vue sanitaire » – promesse doublée de celle de renforts policiers autour des sites, d’après l’État comme la mairie. Des déclarations insuffisantes pour calmer le mécontentement visible dans la salle, certains redoutant l’ouverture de structures similaires à la salle de consommation à moindre risque de l’hôpital Lariboisière (10ème arrondissement) au lieu des sites « d’accueil, de repos, et de soins » évoqués dans les échanges entre la mairie et le Premier ministre, d’autres assurant craindre une « perte de contrôle de l’espace public » similaire à celui observé hier place de la bataille de Stalingrad (19ème), et aujourd’hui aux alentours de la rue Riquet.

Expliquant avoir perdu le sommeil au cours des dernières semaines, une riveraine de la rue Pelleport, mère de trois enfants scolarisés sur place, jure que « le 20ème ne prendra pas sa part si tous les arrondissements ne prennent pas leur part ». Une autre habitante mentionne elle aussi la concentration géographique de la crise liée au crack, à la limite des 18ème et 19ème arrondissements, et dit « penser à nos amis de Stalingrad, qui se battent depuis des années, qui souffrent ». Le choix d’un emplacement comme le 172 rue Pelleport, dans le quartier résidentiel des hauteurs de Télégraphe, a également été critiqué par le conseiller de Paris du 20ème et élu d’opposition (LR) François-Marie Didier, qui s’est étonné du symbole de « transformer une ancienne école en salle d’accueil » pour personnes toxicomanes, et a demandé « un conseil d’arrondissement dédié ».

Dernier élu à prendre la parole, François Dagnaud, maire du 19ème arrondissement concerné en premier lieu par la crise, a poursuivi la plaidoirie municipale pour le déploiement d’un « réseau de petites structures » à travers la capitale afin de mettre fin à l’impasse actuelle, jugeant que « les habitants du 19ème ont l’impression qu’on leur sous-traite le problème, qu’ils sont seuls avec les voisins des 10ème et 18ème arrondissements ». Habitué à des échanges souvent difficiles avec les riverains de Stalingrad, il a rappelé l’urgence de la situation : « qu’est-ce qu’on fait dans une ville comme Paris, dans un pays comme la France, pour répondre au problème de la toxicomanie ? »

Derrière le principe, c’est peut-être surtout la méthode qui était mise en accusation par l’assemblée. Comme l’ont souligné plusieurs riverains participant à la réunion, l’annonce des quatre lieux étudiés par la mairie de Paris le 31 août dernier a été soudaine, et d’autant plus mal perçue qu’elle laisse entendre que tous les nouveaux dispositifs d’accueil des victimes de la drogue seraient situés dans les arrondissements déjà concernés, ou dans les quartiers populaires voisins du nord-est de la capitale (à deux pas de la place des Fêtes, le site étudié rue Pelleport était limitrophe du 19ème). Des dispositifs prévus dans les zones d’affaires ou commerciales, par nature moins fréquentées en soirée ou en fin de semaine, ne seraient-ils pas plus pertinents que dans des quartiers à vocation résidentielle ? En offrant plus de garanties en termes de sécurité, les gares et leurs environs ne feraient-ils pas office de lieux d’accueil plus appropriés, comme cela a pu être expérimenté dans d’autres villes européennes, comme Genève ?

L’annonce des nouvelles ouvertures aurait plus largement pu bénéficier de clarifications et d’une mise en perspective, évitant les confusions quant aux « salles de shoot » (abondamment alimentées par la droite parisienne et une partie de la presse) pour insister sur les modes de prise en charge sanitaire et sociale envisagés, et précisant aussi la capacité des structures proposées, la maire de Paris ayant évoqué dans sa demande au gouvernement « des lieux à taille humaine ». Une trentaine de sites d’accueil dédiés aux victimes des toxicomanies (CAARUD, CSAPA, salles de repos) existe aujourd’hui à Paris, dont six dans le 10ème et deux dans le 20ème. « Personne ne saurait dire où ils sont », a assuré Éric Pliez concernant ces derniers, y voyant la preuve que des structures discrètes permettraient aux différents arrondissements parisiens de répartir plus équitablement le fardeau qui étouffe les environs de Stalingrad.

« Il y a quarante ans, Belleville était le quartier où les gens venaient se fournir en héroïne. Cela montre que ça tourne, que l’on peut franchir les frontières« , a estimé le maire du 20ème arrondissement, qui a laissé à son premier adjoint (PS) Maxime Sauvage la charge de s’adresser aux nombreux riverains qui n’avaient pas pu entrer dans la salle, et de leur promettre, sous un nouveau tollé, une seconde réunion. « Le plan crack a permis de prendre en charge et d’héberger 400 personnes, mais ce n’est pas suffisant », a déclaré Éric Pliez en guise de conclusion aux journalistes. Ces derniers étaient venus en nombre pour une réunion d’information qui s’adressait à l’origine au voisinage de la rue Pelleport, mais dont la dimension parisienne était évidente en soulignant des divergences anciennes quant à la stratégie à adopter à l’échelle de la capitale.

De nouvelles solutions d’accueil seraient à l’étude, une autre piste ayant par exemple été évoquée dans le 14ème. Les arrondissements dirigés par l’opposition vont-ils se distinguer en restant à l’écart de ces efforts ? Dans une logique similaire, les 1 267 autres communes d’Île-de-France peuvent-elles laisser la capitale entièrement seule pour déployer d’autres dispositifs et faire face à cette crise durable ? L’injustice géographique actuelle rappelle que l’État doit jouer un rôle moteur pour planifier de nouvelles structures d’accueil, l’intérêt général devant primer sur l’absence d’initiatives individuelles constatée à l’échelle des communes et départements voisins. Compte tenu des insuffisances gouvernementales envers les plus précaires, des politiques d’hébergement des personnes sans abri à celles de l’accueil des réfugiés, on est cependant en droit de douter d’une amélioration soudaine dans cet autre domaine.

Au vu de la lourde charge politique du sujet, les échéances électorales qui s’annoncent font craindre un risque d’immobilisme, incompatible avec l’urgence que représente la crise des addictions lourdes dans la capitale. Si la majorité municipale et l’État s’accordent sur la nécessité de multiplier les sites dédiés tout en renforçant la couverture géographique de la prise en charge, leurs annonces jusqu’ici limitées aux mêmes quartiers apparaissent déjà inéquitables aux yeux de bien des Parisiennes et Parisiens concernés, alimentant la défiance et les frustrations au lieu de convaincre de leur bien-fondé.

Par ailleurs, au-delà de la seule répartition des structures, il apparaît nécessaire de focaliser les modes de prise en charge existants autour d’une mise à l’abri durable pour les victimes d’addictions sans domicile – objectif rendu complexe par la très forte dépendance liée au crack et la sédentarisation qu’elle peut entraîner autour des « scènes de consommation ». Dans une région Île-de-France où l’on compte d’après l’Insee 400 000 logements vides, l’hébergement systématique des personnes les plus vulnérables semble un prérequis évident pour voir enfin la situation s’améliorer durablement. Comme le rappellent l’Inserm et l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFTD) dans leur étude sur le crack publiée en début d’année, « la plupart des usagers font remonter en priorité leurs souhaits de se mettre à distance des produits par l’accès à un hébergement éloigné des scènes de consommation en insistant sur l’intimité, le sevrage, et une individualisation des réponses ».

Alors que des centaines de consommateurs sont aujourd’hui laissés sans d’autre choix que la rue, un réseau d’accueil et de soins à la hauteur du problème se fait encore attendre. Le plan triennal de 9 millions d’euros adopté en 2019 apparaît désormais bien léger au vu de l’ampleur et de la durée de cette véritable crise de santé publique, et de ses lourdes conséquences sociales et humaines pour les quartiers du nord-est parisien. Trois sites de prise en charge supplémentaires à l’échelle de Paris et de l’Île-de-France ne seront vraisemblablement pas suffisants, d’autant plus que ces derniers apparaissent d’ores et déjà contestés. Une manifestation de riverains est d’ailleurs prévue ce samedi 18 septembre contre l’installation des deux nouveaux lieux d’accueil annoncés dans le 10ème, aux abords du métro Bonne Nouvelle.

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Photographie : Prise de parole du premier adjoint à la maire de Paris, Emmanuel Grégoire, lors de la réunion publique du mercredi 15 septembre 2021. Gymnase des Pyrénées, Paris 20°.
© Paris Lights Up

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