Squat à Sainte-Marthe : derrière la polémique, les réalités d’un quartier menacé

Le 14 novembre dernier, un collectif d’associations a lancé l’occupation d’un local loué par le groupement de restauration parisien Le Petit Cambodge pour dénoncer la spéculation immobilière dans le quartier Sainte-Marthe (10ème arrondissement). Suite à la médiatisation de l’affaire ces derniers jours, la situation sur place s’envenime.

Une audience judiciaire s’est tenue ce mardi 29 décembre pour évoquer l’occupation de ce local situé au croisement de l’avenue Claude Vellefaux et de la rue Jean et Marie Moinon. D’après un communiqué des gérants du Petit Cambodge, qui ont porté plainte pour violation de domicile, un délibéré est attendu le 4 janvier prochain à 15h. « Informés trop tardivement, nous n’avons pas pu intervenir à temps pour les déloger », expliquait la petite chaîne de restaurants dans le communiqué qui a contribué à mettre en lumière les événements après sa publication le 26 décembre.

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Parmi les occupantes et occupants du local, qui dénoncent sa vacance depuis plusieurs années, on retrouve notamment des membres de l’association Youth for Climate France et d’autres mouvements guère en phase avec les oppressions capitaliste et patriarcales. D’après eux, « l’Arche est un espace auto-géré autour de plusieurs personnes et collectifs. Il a été ouvert pour lutter principalement contre la gentrification. C’est aussi et avant tout un espace d’accueil, d’organisation et de soutien pour les luttes, une bibliothèque auto-gérée, un centre d’archives et de ressources militantes. »

Après la parution de plusieurs reportages et articles au sujet de cette occupation, sans oublier des échanges de plus en plus tendus entre les squatteurs et les gérants du Petit Cambodge, la situation est devenue électrique ces derniers jours. Un communiqué publié par les occupants de « l’Arche » indique ainsi que des personnes présentes dans le local auraient été attaquées par des militants d’extrême droite ce lundi 28 décembre, « apposant leurs slogans sur la façade, gazant l’intérieur des locaux et menaçant avec des battes de baseball ». En ligne, les appels et incitations à la violence contre les occupants du local se multiplient.

L’envenimement de la situation n’a pas épargné la scène politique parisienne, offrant ces derniers jours un spectacle de plus en plus navrant. Depuis hier, des élus socialistes et écologistes appartenant pourtant à la même majorité municipale s’écharpent sur le sujet par invectives tweetées. En témoignent ces échanges entre deux élus du 14ème arrondissement : Olivia Polski, adjointe d’Anne Hidalgo en charge du commerce et de l’artisanat, et Guillaume Durand, secrétaire régional adjoint d’EELV Île-de-France.

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Pour Léa Vasa, conseillère de Paris écologiste du 10ème arrondissement, « la responsabilité des élus, c’est aussi de s’assurer que les locaux publics soient effectivement utilisés, si possible pour servir les politiques de la ville (solidarité, écologie, culture, lien social), en particulier dans les quartiers populaires ». Dans un autre tweet, elle précise que « ce n’est pas le restaurant le Petit Cambodge, situé au 20 rue Alibert, qui est squatté, c’est un local appartenant à un bailleur social de la ville [Élogie-Siemp, NDLR], vide depuis cinq ans malgré son attribution, dans un quartier politique de la ville qui subit une forte gentrification ».

Au vu de la polémique actuelle, force est de constater que le choix des militants de squatter ce local plutôt qu’un autre n’était pas des plus opportuns. Tout comme les équipes du Petit Cambodge, le quartier reste marqué par le souvenir des attentats de novembre 2015 qui s’attaquèrent à sa jeunesse festive, à sa diversité, à son insouciance. Mais pour défendre cette mémoire tout en faisant preuve d’une certaine honnêteté intellectuelle, ne devrait-on pas accorder autant d’attention aux magouilles immobilières qui menacent aujourd’hui le cadre de vie des Parisiennes et les Parisiens du quartier Sainte-Marthe, à deux pas des terrasses meurtries du Petit Cambodge, du Carillon et de La Bonne Bière ?

L’idée d’un squat temporaire apparaît pour certains plus choquante que les expulsions définitives frappant les résidentes et résidents de ce micro-quartier, niché entre la rue Saint-Maur et le carrefour de Belleville. Ensemble ouvrier historique bâti pour héberger les travailleurs des transformations haussmanniennes, il est connu pour sa petite place au charme villageois et ses boutiques aux devantures colorées. Le résultat d’une politique d’urbanisme ambitieuse pour rénover cet ancien “îlot insalubre” dont la réputation fut longtemps sulfureuse, avec plusieurs opérations et près de 19 millions d’euros de dépenses publiques entre 2003 et 2013.

Aiguisant les appétits immobiliers, les atouts du quartier se sont malheureusement retournés contre lui. Dans un contexte de hausse des loyers généralisée, habitants et commerçants font face à une nouvelle menace depuis le rachat en novembre 2019 d’une part majoritaire du propriétaire historique (“120 lots dont 80 locaux d’activité”), la Société immobilière de Normandie, par la société d’investissement Edmond Coignet, spécialisée dans la “valorisation d’actifs immobiliers de toutes classes”. Aujourd’hui, les militantes et militants squatteurs ciblent également les opérations parisiennes du groupe immobilier Nexity – 4,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2019.

Les résidents ont multiplié les initiatives juste avant le premier confinement afin d’attirer l’attention sur leurs difficultés : repas de soutien, conférences et tables-rondes comme à l’école d’architecture de Paris-Belleville, organisation de l’exposition “Nous travaillons ici” dans le hall de la mairie du 10ème arrondissement, et même une “casserolade déambulatoire” aux alentours de la rue Sainte-Marthe. Un vacarme protestataire qui ne suffit pas à exprimer la colère de tout un quartier, dont les artistes et artisans semblent baisser le rideau les uns après les autres.

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Mobilisation sur la place Sainte-Marthe (Xème arrondissement).

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Sculptrice installée rue Jean et Marie Moinon, Adriana Popovic expliquait en septembre dernier que les nouveaux propriétaires “trouvent plus rentable de convertir les ateliers en studios Airbnb ou en espace de co-working, où ils peuvent accueillir trois ou quatre personnes à la place d’un seul artiste”. Présidente de l’association OCBaux, qui lutte pour le maintien des artisans et plasticiens dans le quartier, elle déplorait les pas-de-portes vides depuis plusieurs années qui entourent sa devanture, tout en indiquant les espaces récemment reconvertis en locations touristiques qui envahissent peu à peu la rue.

La mobilisation avait reçu le soutien de la maire du 10ème arrondissement Alexandra Cordebard, largement réélue en juin. “L’État et la ville ont investi énormément dans ce quartier, ce n’est pas pour qu’un investisseur privé en profite”, déclarait-elle au journal Le Parisien en début d’année. Plus largement, le programme d’Anne Hidalgo promettait de “modifier le Plan Local d’Urbanisme pour interdire la transformation des locaux commerciaux en pied d’immeuble en hébergements hôteliers”, “d’assurer une garantie pour les loyers des artistes non-salariés”, mais aussi d’organiser un “référendum par arrondissement” en vue de réguler le nombre de jours de location autorisés pour les propriétaires Airbnb. Le cabinet de la maire du 10ème n’avait pas (encore) répondu à nos questions complémentaires ce mardi soir concernant la situation du quartier Sainte-Marthe. La veille, Alexandra Cordebard disait « condamner fermement l’occupation illégale du local loué par le Petit Cambodge » et « demander instamment aux squatteurs de ne pas dégrader les lieux et de restituer le local au plus vite ».

La crise sanitaire n’a malheureusement pas éteint les ambitions immobilières du nouveau propriétaire des immeubles adjacents. D’après OCBaux, “la société Edmond Coignet a refusé d’entendre l’appel du gouvernement à des remises de loyer pour les artisans et commerçants de proximité, alors qu’elle a au contraire profité du confinement pour annoncer à plusieurs de ses locataires des hausses de loyer de 60%, voire de 90%”. Dénonçant une “accélération de cette logique d’exclusion” et “l’éviction progressive des locataires précaires”, l’association redoutait cet automne “la reprise des poursuites contre les plus fragiles”.

Si l’heure n’est certes pas à l’essor touristique pour la capitale, la crise actuelle pourrait être l’occasion d’enfin penser l’avenir de ce quartier pas comme les autres. Accepterait-on un tel phénomène de spéculation-expulsion dans des micro-quartiers parisiens plus cossus, comme la butte Bergeyre ou la Mouzaïa ? Entre ses restaurants fermés et ses locaux vides, le quartier Sainte-Marthe a aujourd’hui des airs de village fantôme. Un avertissement de ce à quoi il pourrait bientôt ressembler, si les habitants et créateurs encore sur place devaient être définitivement expropriés pour faire place à un « village Airbnb » sans âme.

Une vision politique de long terme est certainement plus difficile à élaborer qu’une polémique sans vainqueurs : le débat nécessite une certaine nuance. Cette occupation peut au moins avoir le mérite d’attirer l’attention des élus, de la presse, mais aussi de toutes les Parisiennes et tous les Parisiens attachés au charme du quartier Sainte-Marthe. Il est regrettable qu’un établissement lié au Petit Cambodge ait été ciblé ; il serait plus approprié de mettre en accusation les investisseurs immobiliers, véritables responsables de cette casse humaine. La chaîne opère deux restaurants dans le 10ème arrondissement et contribuer à créer de l’activité localement. En parallèle, il est inadmissible qu’un local financé grâce à l’argent public puisse rester ainsi inoccupé pendant cinq ans.

Tout comme elle souffre de ses résidences secondaires et logements vacants toujours plus nombreux (respectivement 9% et 11% du parc d’appartements disponibles dans la capitale !), Paris compte trop de locaux commerciaux au rideau continuellement baissé. D’après les chiffres de l’Atelier parisien d’urbanisme, près d’un local en rez-de-chaussée sur dix est concerné par « une vacance forte et durable », et la crise économique et sociale qui s’installe ne devrait pas arranger le tableau à court terme. Au-delà de la question primordiale de l’accessibilité de ce type de locaux, les autorités doivent s’attaquer sans attendre aux stratégies immobilières prédatrices de certains groupes, qui rachètent ces biens sans la moindre intention de les occuper ou de les louer à des prix raisonnables.

Les habitantes et habitants de Sainte-Marthe n’ont aucune envie de continuer à voir leur quartier transformé en terrain de Monopoly grandeur nature. Pour éviter la perspective d’une invasion de locations touristiques et de grandes chaînes de distribution, semblable à celle qui a déjà dénaturé plusieurs recoins du Marais, il apparaît urgent de définir sans plus attendre une stratégie locale à même de préserver l’esprit populaire et créatif de ce quartier au cœur de Paris.

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Illustration : local au croisement de l’avenue Claude Vellefaux et de la rue Jean et Marie Moinon – Paris 10°.
© Paris Lights Up

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