Une situation devenue intenable pour les guides-conférenciers, autres grands oubliés de la crise sanitaire

Alors que les visiteurs américains et asiatiques ont déserté la capitale, les professionnels du tourisme continuent à subir de plein fouet les conséquences de la crise sanitaire. Particulièrement affectés en raison d’un statut généralement peu protecteur, des milliers de guides-conférenciers sont aujourd’hui en plein doute quant à leur avenir.

Musée du Louvre le 6 juillet, Palais Royal le 16 juillet, Panthéon le 5 août, butte Montmartre le 13 août… Non, il ne s’agit malheureusement pas d’une nouvelle offre de circuit touristique, mais des lieux où ont manifesté ces dernières semaines les guides-conférenciers hexagonaux afin d’alerter le gouvernement sur la précarité qui frappe leur profession.

Comme l’indiquaient leurs pancartes « Zéro touristes, zéro travail », la diminution souvent drastique de leur activité est évidement liée à l’arrêt des flux de voyageurs, particulièrement en provenance des autres continents. Dans un rapport, le Comité régional du tourisme précisait ainsi qu’en Île-de-France, en 2019, « les clientèles lointaines [étaient] à l’origine de 56,7% des nuitées internationales grâce notamment à la présence de touristes américains (12,2% des nuitées internationales) ».

Citant les chiffres de l’Insee, Paris Info indique que sur les 31 millions de nuitées étrangères enregistrées en 2019 dans la capitale et sa couronne, les Américains en totalisaient 5,9 millions, pour 1,7 millions de nuitées réalisées par des visiteurs chinois et 1,2 millions relevant des voyageurs japonais. Et les mesures de quarantaine qui viennent d’être annoncées pour les Britanniques, deuxième clientèle touristique de la région capitale (2,5 millions de nuitées l’an dernier), ne vont pas arranger les choses. Autre clientèle majeure qui manque aujourd’hui à l’appel en raison de la crise sanitaire : celle des voyageurs seniors, français comme internationaux. Les circuits organisés et autres tours-opérateurs qui ont souvent leurs faveurs faisaient régulièrement appel aux services de guides conférenciers et interprètes.

Du fait de la crise liée au Covid-19, des dizaines de millions de séjours touristiques que l’on tenait jusqu’alors pour acquis à la destination se sont donc évaporées en l’espace de quelques mois. En Île-de-France plus qu’ailleurs, un grand nombre de travailleuses et de travailleurs ne sont tout simplement plus en mesure de poursuivre leur activité dans des conditions qui leur permettent de subvenir à leurs besoins. D’après l’Office du tourisme et des congrès de Paris, le tourisme représentait 11,7% de l’emploi salarié du Grand Paris en 2019.  Le Comité régional du tourisme recensait quant à lui « 119 178 entreprises dont l’activité repose principalement sur la demande touristique (soit 10,2% du nombre total d’entreprises de la région) ».

On comptait en début d’année près de 4 000 guides-conférenciers reconnus par la profession. Considérés comme des intermittents jusqu’en 2014, ils sont depuis soumis au régime général — sans pour autant que l’on constate une harmonisation de leurs statuts professionnels. La Fédération nationale des guides interprètes et conférenciers précise ainsi que la profession rassemble environ 40% de salariés et 60% d’autoentrepreneurs.

Bon nombre de guides se sont vus imposer ce dernier statut par leur employeur, souvent occasionnel en raison des spécificités d’une économie touristique marquée par sa saisonnalité. De la même manière, il est courant pour les guides-conférenciers de multiplier les CDD ou « CDD d’usage » selon la demande des entreprises et institutions du secteur. Les statuts hybrides ne sont pas rares : près du quart des guides cumulent CDD d’usage et statut d’autoentrepreneur.

La reprise touristique que certains espéraient encore il y a quelques mois pour cet été n’est jamais venue, notamment du point de vue des clientèles « longs courriers ». Face à l’absence de perspectives avant 2021, les guides-conférenciers sont naturellement de plus en plus inquiets pour leur avenir : tous n’ont pas accès au fonds de solidarité des indépendants, le chômage partiel n’est pas accepté par tous les employeurs, et celles et ceux qui ont encore la chance d’accéder à leurs droits au chômage réalisent bien que la crise du secteur ne se conjuguera pas au passé avant longtemps.

Les principales revendications des guides-conférenciers relèvent ainsi de la survie à court terme de leur profession, alors qu’ils s’estiment aujourd’hui compter parmi les grands oubliés des secteurs touristique et culturel face aux dispositifs d’aide mis en avant par le gouvernement. Évoquant le cas des intermittents du spectacle, ils demandent ainsi une « année blanche » qui permettrait aux salariés de recharger leurs droits au chômage, et aux autoentrepreneurs de bénéficier d’un fonds de solidarité jusqu’au printemps 2021 — et le retour espéré des touristes, notamment des clientèles internationales et senior.

Si la mobilisation s’intensifie ces dernières semaines, c’est avant tout parce que le temps presse. Une partie des guides-conférenciers ne dispose d’aucune aide depuis le mois de mars. Face à ces difficultés, la Fédération nationale des guides interprètes a réalisé une enquête auprès de ses membres : d’après ses résultats, 45% d’entre eux envisagent aujourd’hui de changer d’activité. Pour Camille Perrière, présidente de l’association des guides de France en japonais, « certains se retrouvent dans des situations très compliquées, ou vont s’y retrouver dans un, deux ou trois mois ; c’est en fait un peu la mort de notre profession ».

Dans une tribune publiée dans Le Monde le 3 août dernier, 500 guides-conférenciers s’inquiètent d’une « dévalorisation vertigineuse de notre métier depuis des années, soutenue par l’État qui nous demande pourtant de promouvoir le patrimoine français avec l’exigence du meilleur […] ».

« Avant la crise déjà, la profession était asphyxiée par la réforme de l’assurance-chômage totalement inadaptée à l’activité fluctuante des guides. Elle l’était aussi par l’ubérisation portée aux nues par le gouvernement. L’abandon de notre profession par l’État a entraîné une concurrence déloyale d’entreprises voraces qui font miroiter des “free tours”, mais pour qui rien n’est gratuit. Ces prétendus guides sont exploités, rémunérés aux pourboires au mépris de touristes peu avertis. Ces entreprises exploitent la misère et participent à la nôtre : elles nuisent gravement à l’image de la France. […] Combien de temps la France restera-t-elle dans l’imposture des voix enregistrées, des bus à trois étages et des paquebots polluants ? Nous sommes bien plus qu’une page Wikipédia sur pattes. Nous sommes l’incarnation de l’avenir au travers d’un tourisme humain. »

Au-delà des mesures évoquées pour « tenir » jusqu’à la prochaine saison touristique, les guides-conférenciers demandent ainsi « une réflexion sur un régime particulier pour les intermittents de la culture, afin d’assurer la pérennité de notre métier ». Dans les secteurs complémentaires (musées, voyagistes, etc.), des voix s’élèvent pour dénoncer l’impasse dans laquelle se trouvent aujourd’hui ces milliers de professionnels. Le 14 août dernier, Guillaume Kientz, commissaire d’exposition notamment passé par le Louvre et le Grand Palais, demandait à la ministre de la culture Roselyne Bachelot « d’écoute[r] la juste détresse » des guides-conférenciers, « rouages fondamentaux de la démocratisation culturelle et du rayonnement touristique. » D’après lui, « la précarité de leur situation est une honte et fait courir un grand danger sur l’avenir de l’écosystème des musées ».

La ministre s’était exprimée la veille sur Twitter : « nous accompagnons au plus près le secteur de la culture pour faire coexister la prudence et le soutien aux artistes et à l’économie. Nous recevrons dès la semaine prochaine les organisations professionnelles des secteurs les plus impactés ». Après des semaines de mobilisation, les milliers de guides-conférenciers qui font vivre la culture française espèrent enfin être entendus.

 

 

Vous êtes un·e guide-conférencier·e reconnu·e par la profession et proposez vos services dans les quartiers et institutions culturelles de l’est parisien ? N’hésitez pas à nous contacter à l’adresse contact@parislightsup.com pour être mis en avant dans un prochain article de Paris Lights Up.

 

 

 

Photographie d’illustration : Palais Royal (recadré) © Zairon

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