Maintien de la fermeture des parcs à Paris : un contresens sanitaire et social

Alors que les rives de Seine et les bois de Vincennes et Boulogne ont été rouverts au public avec la première phase du déconfinement, le maintien de la fermeture des parcs parisiens continue de faire débat.

L’opposition du gouvernement à la réouverture des parcs parisiens peut-elle entièrement se justifier en termes sanitaires, tandis que les rames de métro et les trottoirs étroits de la capitale se remplissent de nouveau depuis le 11 mai dernier ?

Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a ainsi fait valoir ce refus gouvernemental : « Ça peut être extrêmement tentant par le soleil que nous avons aujourd’hui que les gens se regroupent trop, s’amassent trop, qu’ils ne respectent pas les groupes de dix et qu’ils ne puissent pas respecter les conditions des gestes barrières ». Et d’évoquer l’exemple de la fréquentation des quais de Seine, l’un des seuls espaces de quiétude encore accessibles aux résidents de Paris intra-muros. Autres options ? Les deux bois, assez éloignés de la majorité d’entre eux, et bien sûr les rives du canal Saint-Martin et de la Villette, dont la fréquentation a été tant décriée ces deux derniers mois.

Résidant pour la plupart dans de petits appartements, les Parisiennes et les Parisiens ont pour habitude multiséculaire de se retrouver dans les restaurants, bars et cafés qui font le charme de la capitale. Ces derniers désormais fermés, comment s’étonner que les seuls lieux qui restent accessibles au public soient aujourd’hui fréquentés, dans l’une des villes les plus denses au monde ?

Les habitants de Paris et de Seine-Saint-Denis ont dans leur immense majorité respecté les règles imposées par le confinement. En raison de la densité et de la sociologie de ces départements, elles ont même réclamé plus de sacrifices qu’ailleurs. La promiscuité et la précarité y affectent de nombreux foyers : d’après la Fondation Abbé Pierre, la région Île-de-France compte 1,2 millions de mal-logés. Un rapport de l’Apur de 2017 précise que « seuls 22 % des logements franciliens ont plus de quatre pièces, contre 35 % sur l’ensemble du territoire. Inversement, 11 % des logements franciliens sont des studios, contre 6 % sur le territoire national ».

Les images du Canal Saint-Martin dans les journaux télévisés du 16 mars, puis du 11 mai, étaient prévisibles. Au-delà de la pertinence de tels rassemblements, pointer du doigt quelques dizaines de personnes présentes dans une région de plus de 12 millions d’habitants n’est pas dénué de démagogie. Cela relève d’une double responsabilité. D’abord celle du gouvernement, à la recherche d’exemples de comportements à proscrire et soucieux de démontrer sa sévérité. Celle aussi d’une bonne partie du paysage médiatique, à l’affût d’images d’attroupements qui feront jaser dans les chaumières avec jardins au-delà de la Petite couronne.

La dérive est semblable avec les reportages dans les rames du métro ou du RER. Dans un nouveau rite initiatique malsain, les chaînes d’information en continu y envoient sans hésitation les journalistes débutants — et peuvent ainsi nous apprendre qu’il y a pas mal de monde à la station Gare du Nord de bon matin. Dans le monde d’avant, on les sollicitait déjà pour patauger jusqu’aux genoux dans les inondations ou passer la journée sur un péage d’autoroute.

Si l’on doit s’indigner de la fréquentation du métro, c’est plutôt en raison du manque de masques qui a mis en danger ses usagers. Ces femmes et ces hommes aujourd’hui forcés de s’aventurer dans les couloirs du RER et les bus de nuit sont aussi celles et ceux qui nous soignent, nettoient nos rues, gardent nos enfants. Celles et ceux pour qui la seule alternative est trop souvent une précarité encore plus aliénante. Et celles et ceux qui dans la crise actuelle comptent le plus de vies perdues, de bouleversements personnels. En parallèle à leur exceptionnelle densité, pourquoi la Seine-Saint-Denis et les arrondissements parisiens les plus populaires sont-ils à ce point touchés ? Beaucoup de leurs résidents n’ont simplement pas la possibilité de travailler depuis chez eux, ou de ne plus travailler du tout.

Il semble indécent d’utiliser le prétexte sanitaire pour ensuite empêcher ces mêmes citoyens de faire un tour au parc sur leurs quelques heures de temps libre. Les Galeries Lafayette ou le BHV peuvent donc rouvrir, mais pas les Buttes-Chaumont ? Ainsi mis en œuvre, le maintien de la fermeture des parcs parisiens s’apparente rien de moins qu’à une punition, pour l’image et par principe. Une nouvelle infantilisation qui n’a rien de surprenante, quand nos gouvernants préfèrent encore jouer à la guerre plutôt que de repenser fondamentalement l’organisation de notre société, en veillant en premier lieu à corriger ses injustices les plus criantes.

Au-delà de la pertinence et de l’organisation du déconfinement en lui-même, les mesures qu’il implique doivent tenir compte de la réalité et des conditions de vie des populations qu’elles affectent. Non, les parcs ne peuvent pas accueillir les Parisiens comme avant et retrouver déjà la foule des beaux jours. Oui, il est certainement trop tôt pour y organiser des pique-niques à vingt convives. Cela n’empêche pas de penser à des solutions nouvelles qui offriront aux résidents des quartiers les plus denses une alternative aux trottoirs larges d’un mètre cinquante en bas de chez eux.

Reprenons l’exemple du parc des Buttes-Chaumont, dont la création dans les années 1860 relevait déjà d’un impératif sanitaire : la nécessité d’offrir un espace vert digne de ce nom aux populations pauvres de l’Est parisien. Avec sa fermeture actuelle à laquelle s’ajoute celle du parc de la Villette voisin, les résidents du XIXème arrondissement n’ont guère plus que le bassin de la Villette pour respirer un peu. Encore une fois, faute d’alternative, on ne peut feindre l’étonnement en voyant les promeneurs se donner rendez-vous en nombre le long de ses quais.

Dans le contexte actuel, les visites des parcs devront nécessairement être régulées. Des solutions existent : certaines municipalités envisagent par exemple de mettre en place des créneaux alternés pour permettre aux personnes vulnérables ou aux familles de profiter des espaces verts. Les adultes les moins exposés pourraient quant à eux utiliser un système de réservation en avance et en ligne, comme ce fut le cas pour le déconfinement de Pékin, limitant ainsi les files d’attente devant les parcs.

Compte tenu de la géographie des Buttes-Chaumont, il est tout à fait possible d’espacer suffisamment les visiteurs souhaitant accéder à ses différentes entrées pour respecter la distanciation physique. Les gardiens s’assureraient que ces derniers portent bien des masques, et fourniraient au besoin du gel hydro-alcoolique. Promeneuses et promeneurs pourraient ensuite flâner dans le parc pour la durée prévue par leur créneau horaire.

Plus de dix jours après le déconfinement, les jeunes parisiens s’entassent sur les trottoirs et les familles promènent leurs enfants devant les grilles des parcs. Devant ces paradoxes, le pragmatisme s’impose. D’autant plus que les touristes internationaux qui peuplent traditionnellement la capitale ne reviendront pas avant au moins plusieurs mois, et que les plus aisés ont déjà trouvé refuge dans leur résidence secondaire — ou dans le confort de leur jardin.

Alors que plusieurs études scientifiques semblent aujourd’hui s’accorder sur le faible risque de transmission du virus en plein air, ne privons pas celles et ceux qui sont encore là de ce bien commun que sont les espaces vert. Les Parisiens méritent mieux que le statut de victimes expiatoires : il est grand temps pour les autorités de mettre au second plan les postures politiques pour se concentrer sur leurs obligations sanitaires et sociales.

 

 

 

Simon Thollot
Rédacteur en chef

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