Après l’évacuation des jardins d’Éole, toujours pas d’éclaircie en vue pour le quartier Stalingrad

Annoncée il y a un mois et demi, l’ouverture nocturne des jardins d’Éole aux personnes toxicomanes a pris fin ce mercredi 30 juin au matin, sans que des solutions durables leur soient pour autant proposées. Pour les habitantes et les habitants du nord-est parisien et notamment du quartier voisin de Stalingrad (19ème arrondissement), actuelle plaque tournante du trafic de crack dans la capitale, l’horizon paraît toujours aussi sombre.

Sans grande surprise, le cantonnement des consommateurs de drogues dures aux pelouses des jardins d’Éole, à deux pas de la place de la bataille de Stalingrad, n’aura fait que déplacer pour un temps les problématiques rencontrées ces dernières années à travers le nord-est parisien (10ème, 18ème, 19ème arrondissements et communes voisines de Seine-Saint-Denis). Rassemblés chaque mercredi devant le parc, les riveraines et les riverains de la rue d’Aubervilliers ont pu témoigner de la dégradation rapide de la situation, semblable à celle dépeinte jusqu’ici autour du bassin de la Villette.

Comment toutefois expliquer l’absence de mesures d’accompagnement pérennes suite à l’évacuation du site, les victimes du crack ayant une nouvelle fois été repoussées sans guère de considération dans les rues du 19ème et des arrondissements voisins ? Après des années d’alertes du voisinage et des associations présentes sur le terrain, les pouvoirs publics ont failli à leurs responsabilités – assurer la sécurité des Parisiennes et des Parisiens, mais aussi garantir aux personnes souffrant d’addictions sévères la possibilité d’une transition vers un futur meilleur.

Après avoir longtemps été associés à une mauvaise réputation, déjà liée au trafic de drogues dures et à l’insécurité, les alentours du bassin de la Villette avaient pourtant connu un véritable renouveau à partir de la fin des années 2000. Vie culturelle inépuisable, cafés, péniches, et quais festifs, nombreux espaces verts, population jeune et créative, loyers moins onéreux qu’ailleurs dans la capitale : le quartier ne manque en effet pas d’atouts. Après les évacuations successives de la « colline du crack » de la porte de la Chapelle en 2019, c’est cependant de nouveau vers Stalingrad que se sont tournés les trafiquants des stupéfiants les plus pernicieux. D’après les riveraines et les riverains, la crise sanitaire n’a fait qu’accentuer le problème depuis un an et demi, les confinements successifs rendant d’autant plus visibles les effets dramatiques liés à la consommation de crack, parfois considérée comme une « drogue du pauvre ».

Sa létalité n’a d’égale que sa vitesse de propagation, notamment auprès des personnes les plus précaires, de celles et ceux qui trop souvent n’ont plus rien. L’État, la ville, et la préfecture de police auraient pu observer de plus près les épidémies de drogues dures déjà constatées ailleurs dans le monde, comme dans le quartier de Skid Row à Los Angeles, ou celui du Tenderloin à San Francisco. Dans un cas comme dans l’autre, la cohabitation forcée des plus démunis et des trafiquants n’aura fait que multiplier les situations dramatiques, créant de véritables crises sociales au sein même des centres urbains. Pour les quartiers confrontés à ces phénomènes, en l’absence de réponses suffisantes de la part des autorités, les transformations ont parfois été aussi terribles que soudaines. Les rangées de tentes sur les trottoirs, les visages perdus, semblant presque surgis d’outre-tombe, les seringues à même le sol : tout un nuancier de la détresse humaine étendu sur des rues entières.

On aurait espéré que la dangerosité de cette épidémie, et le risque connu et désormais confirmé d’un enlisement dans la capitale, poussent les autorités à agir de manière décisive dès les premières alertes, surtout à partir de 2017. Mais non, il a fallu attendre les incidents sordides et les tirs de feux d’artifice contre les consommateurs. Les habitantes et les habitants du quartier Stalingrad méritent mieux qu’une succession de réunions, que des effets d’annonce, que les esquives politiciennes qui s’annoncent désormais entre l’État, la préfecture, et la ville de Paris. Face à une situation qui ne peut qu’empirer pour le voisinage, devant le sort indigne et inhumain de personnes en souffrance toujours aussi nombreuses, les pouvoirs publics ont la responsabilité de déployer des moyens à la hauteur du problème.

On nous rétorquera : les moyens, ils y sont déjà. Les remèdes proposés sont pourtant bien peu de chose au regard du mal actuel et de ses conséquences. Combien coûte au contribuable le déploiement permanent d’une demi-douzaine de véhicules de police sur la place de la bataille de Stalingrad et dans ses alentours ? Quel est le préjudice réel pour les travailleuses et les travailleurs des hôtels, des restaurants, des cafés, des commerces, de tous les établissements qui ont vu cet affligeant statu quo mettre en péril leurs trésoreries ? Quel est le coût médical, social, et humain des traitements médicamenteux contre le stress, les insomnies, ou la dépression, évoqués par tant de riverains ?

L’un des aspects les plus inhumains de la crise actuelle reste d’avoir laissé des centaines de personnes à la rue sans aucun autre choix que de vivre aux côtés de celles victimes d’addictions – lesquelles n’ont d’ailleurs souvent elles-mêmes pas de toit. D’après l’Inserm et l’Observatoire français des toxicomanies (OFDT), 36% des consommateurs de crack sont sans domicile fixe. En poussant de facto trafiquants, personnes sans-abri et souvent exilées à partager les mêmes espaces, à quel résultat pouvait-on s’attendre, sinon à une progression de cette épidémie de drogues dures ? Le président de la République promettait après son élection en 2017 qu’il n’y aurait « plus personne à la rue d’ici la fin de l’année ». Les habitantes et les habitants du nord-est parisien peuvent aujourd’hui mesurer l’ampleur des conséquences de ce mensonge originel.

Si l’indignité de la situation actuelle appelle avant tout à des réponses humaines, de santé publique, il est impératif d’éviter que certains quartiers et arrondissements continuent à porter seuls le fardeau de la crise liée au crack. Les salles de consommation à moindre risque ont fait la preuve de leur efficacité : ainsi, l’ouverture de nouvelles adresses dans la capitale et en Île-de-France doit venir soulager sans tarder les riveraines et les riverains de la Chapelle et de la Gare du Nord. Éloignés des sites les plus denses, ces lieux seraient doublés d’un accompagnement médical et social à même de permettre à des personnes souffrant d’addictions de tourner la page du crack. Pour celles et ceux dont les troubles psychiques sont les plus préoccupants, des dispositifs de soins et de prise en charge appropriés doivent pouvoir être proposés.

Ces initiatives nécessitent certes d’importants moyens, mais nous l’avons vu : l’impact de la crise et ses coûts pour celles et ceux qui vivent dans les quartiers concernés dépassent de loin les budgets nécessaires pour enfin inverser la tendance. C’est une évidence : des personnes en situation de grande précarité, dépendantes d’une drogue destructrice, souffrant parfois de comorbidités psychiatriques, ne devraient pas être laissées à leur sort sans assistance, d’autant plus dans les rues de quartiers rassemblant déjà des populations vulnérables. Dans une société qui ne semble pas avoir honte, en 2021, de voir rejetées à la rue des familles avec enfants âgés de quelques années à peine, il ne reste pourtant guère d’autre choix que de rappeler des évidences.

Comme plusieurs quartiers le répètent depuis maintenant des années, la situation actuelle est intenable. Elle est aussi la manifestation d’une discrimination systématique et insupportable envers le nord-est parisien, mélange sournois de classisme et de racisme. La place des Ternes ou Saint-Germain-des-Prés auraient-ils pu connaître un sort semblable à celui de Stalingrad ? Une « expérience » telle que le déplacement des personnes toxicomanes aux jardins d’Éole serait-elle envisageable au parc Monceau ou au square Boucicaut ? Si les habitantes et les habitants du nord-est parisien et de Seine-Saint-Denis sont aujourd’hui presque seuls face au fléau de l’épidémie de crack, c’est avant tout parce que ces quartiers sont plus pauvres que la moyenne, qu’ils ne ressemblent pas aux quartiers bourgeois.

Suite à plusieurs réunions entre les pouvoirs publics, en lien avec plusieurs associations présentes sur le terrain (Médecins du Monde, Emmaüs, Gaïa, Utopia 56…), la mise en place d’une « solution pérenne » est aujourd’hui évoquée pour le mois de septembre. Dans une région d’Île-de-France où l’on compte d’après l’Insee 400 000 logements vides (!), l’hébergement systématique des personnes les plus précaires semble un prérequis évident pour voir enfin la situation s’améliorer durablement. Comme le rappellent l’Inserm et l’OFTD dans leur étude sur le crack publiée en début d’année, « la plupart des usagers font remonter en priorité leurs souhaits de se mettre à distance des produits par l’accès à un hébergement éloigné des scènes de consommation en insistant sur l’intimité, le sevrage, et une individualisation des réponses ». Une couverture plus égalitaire des dispositifs et des lieux de consommation à moindre risque, assortie d’un programme d’accès aux soins ambitieux et adapté aux publics en souffrance (addictions, troubles psychiques, fragilité sociale), apparaît également comme incontournable pour enfin tourner la page de ces tristes années pour le nord-est parisien.

Compte tenu du cynisme, de la médiocrité, voire de la dangerosité politique de certains des principaux acteurs impliqués sur ce dossier, ministre de l’Intérieur et préfet de police de Paris en tête, les habitantes et les habitants des quartiers concernés par cette crise risquent malheureusement de n’avoir une fois de plus d’autre choix que de s’armer de patience. Le coût humain de cette attente, pour elles et eux comme pour les trop nombreuses victimes des drogues dures qu’ils côtoient chaque jour, n’est en tout cas plus à démontrer.

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S. T.

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Photographie d’illustration : Le bassin de la Villette et la place de la bataille de Stalingrad – 19ème arrondissement.
© Paris Lights Up

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