Le siège de la CNT va se doter d’un centre dédié à la mémoire de l’Espagne républicaine et antifasciste

Un permis de construire vient d’être délivré par la ville de Paris en vue de la réfection du 33 rue des Vignoles (20ème arrondissement), un passage qui abrite le siège de la Confédération Nationale du Travail. Les travaux d’envergure prévus au second semestre 2021 permettront notamment la création d’un « centre de mémoire sur l’Espagne républicaine antifasciste » dans ce lieu qui accueillit des résistants au régime franquiste.

« Après 26 ans de lutte pour le maintien dans les lieux, de manifestations, de négociations, de travaux », l’horizon se dégage enfin pour le siège historique de la CNT. Il y a tout juste un an, un bail avait été signé entre la ville de Paris et le collectif Les Pas Sages des Vignoles, qui rassemble les divers occupants des lieux : le syndicat, mais aussi le studio de danse de l’association Flamenco en France, l’association 24 août 1944, ainsi que des artistes. Le permis de construire relatif à la rénovation des bâtiments a été validé par les services de la mairie au début du mois.

D’après la demande déposée en décembre dernier, les aménagements prévus concernent une surface de près de 600 mètres carrés, avec l’ajout de 36 mètres carrés et d’un niveau supplémentaires. Les façades seront modifiées et une partie des locaux, qui commençaient à accuser sérieusement le poids des années, sera également démolie. Le document que nous avons consulter prévoit surtout une « réhabilitation lourde en CINASPIC » (constructions et installations nécessaires aux services publics ou d’intérêt collectif), qui permettra au 33 rue des Vignoles de se doter d’un « centre mémoriel dédié à l’Espagne républicaine et antifasciste » tout en confortant son « ensemble de bâtiments à destination d’artisanat ».

Pour l’Union régionale parisienne de l’organisation, « la lutte menée pendant ces 26 ans par les syndicats CNT de la région parisienne unis aux entités du passage, le soutien, on ne le dira jamais assez, des habitants du quartier, de toutes celles et tous ceux amoureux du 33, de Paris et sa région mais aussi de toute la France et même de l’international, ont permis d’aboutir à ce projet ». Les occupants de l’impasse avaient longtemps été menacés d’expulsion par la mairie, sous les mandats de Jean Tibéri et Bertrand Delanoë, avant un revirement notable sous la mandature suivante. « Pendant ces cinq dernières années, nous avons pu compter avec l’appui de l’adjointe à la mémoire combattante de la ville de Paris [alors l’élue communiste Catherine Vieu-Charier, NDLR], qui a soutenu notre projet depuis le début », salue ainsi la CNT.

De fait, le 33 rue des Vignoles est un lieu emblématique non seulement pour la mémoire du mouvement syndical, mais aussi pour l’histoire parisienne. Dans un appel publié pour soutenir les occupants des lieux en 2014, la CNT rappelait ainsi que « les résistants espagnols de 1936, les mêmes qui agirent au sein de la résistance française de 1939 à 1945, et furent les premiers à entrer dans Paris à la Libération en 1944 avec la compagnie « La Nueve » faisant partie de la Division Leclerc, s’y sont installés dans les années 1970 ». Au sein de cette 9ème compagnie, des représentants de l’Espagne républicaine en exil ont également combattu en Afrique du Nord, en Normandie puis en Allemagne aux côtés de la France libre.

En 2015, le jardin situé entre l’Hôtel de ville de Paris et la Seine a été renommé « jardin des Combattant de La Nueve » en l’honneur de ces résistants espagnols au fascisme, qui furent parmi les premiers à reprendre la capitale face à l’occupant nazi, puis défilèrent sur les Champs-Élysées en déployant le drapeau de l’Espagne républicaine. Cette même année, la CNT avait adressé un courrier à la maire de Paris nouvellement élue, Anne Hidalgo, pour évoquer l’avenir du 33 rue des Vignoles. Le syndicat proposait alors « d’y dédier un espace à « La Nueve » et plus largement à l’Espagne républicaine et antifasciste dans sa diversité : républicains, socialistes, communistes, poumistes et anarchistes ». Parmi les figures ayant fréquenté cette adresse figuraient « Manuel Lozano, combattant de « La Nueve », mais aussi Juan Montuliu, résistant FFI, Roque Llop et Francisco Roda, déportés à Mauthausen, et nombre de révolutionnaires de la guerre d’Espagne qui ici, au 33, ont continué leur combat contre tous les totalitarismes dont celui de Franco ».

Fille d’immigrés espagnols, la maire de Paris a visiblement été sensible aux arguments de la CNT. En 2014, elle avait par ailleurs préfacé une bande-dessinée de Paco Roca évoquant les combattants de « La Nueve ». L’Union régionale parisienne du syndicat estime ainsi que « l’histoire personnelle de Mme Hidalgo, liée à l’Espagne républicaine, le 33 lié aussi à cette histoire par la présence de la CNT espagnole en exil, composante importante de la lutte antifranquiste, et aussi le fait qu’au moins un homme de « La Nueve », Manuel Lozano, avait fréquenté le 33 jusqu’à sa mort, a permis à ce projet d’aboutir ». Soulignons également que de nombreuses personnalités, artistes, organisations politiques, et institutions locales (L’Espace Louise Michel, Le Lieu-Dit), avaient soutenu le long combat de la CNT menacée d’expulsion, aux côtés de nombreuses Parisiennes et nombreux Parisiens.

Le mouvement anarcho-syndicaliste et internationaliste a continué d’entretenir la mémoire de l’Espagne républicaine et de l’antifascisme à travers des événements, concerts, expositions, débats et représentations théâtrales. Le 33 rue des Vignoles comprend également une librairie, un ciné-club, une maison d’édition, ainsi qu’une AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne) et « l’épicerie du Chat noir » – référence au célèbre logo du syndicat. Les militantes et militants du CNT y proposent par ailleurs « une assistance juridique, des cours du soir », et des ateliers consacrés aux « luttes antisexistes, antiracistes et antifascistes ».

Pour amorcer un nouveau départ tout en conservant l’âme des lieux, les travaux s’annoncent particulièrement importants. Le site a déjà bénéficié d’un désamiantage bienvenu l’an dernier. « Les constructeurs militants de la CNT espagnole en exil qui avaient investi les lieux en 1970 et construit en récupérant les matériaux sur les chantiers ne s’étaient pas préoccupés de leur composition. Ces questions n’étaient pas encore à l’ordre du jour », précisent des militants de la CNT dans les pages de leur nouveau journal, Écho syndical. La ville a également amélioré l’alimentation électrique du local en attendant sa mise aux normes complète cette année.

Les travaux prévus au second semestre permettront par ailleurs d’assurer l’accès du site aux personnes à mobilité réduite, de renforcer l’isolation et la couverture des locaux, de moderniser leur alimentation en eau, et d’installer un système de chauffage au gaz. Le bail signé entre la ville de Paris et Les Pas Sages est prévu pour une durée de douze années. « Grâce à la présence du centre de mémoire, son loyer est modéré », précise l’Union régionale parisienne CNT.

Dans les pages d’Écho syndical, ses militantes et militants tiennent à « remercier chaleureusement toutes celles et tous ceux qui nous ont soutenus soit financièrement, en signant la pétition, en venant nous voir, ou en nous prêtant leurs bras, ainsi que les forces sociales et politiques du 20ème arrondissement, les habitants du quartier qui ont manifesté à nos côtés. Si dans l’avenir notre situation devait être remise en cause, nous saurons retrouver la voie de la résistance collective, car nous ne l’oublions jamais, dans ce système, rien n’est jamais totalement acquis ».

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Photographie d’illustration : L’impasse du 33 rue des Vignoles (Paris 20°) en février 2021.
© Paris Lights Up

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