Les jours d’après

Il y a encore une semaine, la distribution de notre numéro de mars se poursuivait dans les cafés, restaurants, bars et boutiques des grands axes de l’Est parisien. La normalité semble déjà loin, alors que les rideaux baissés se succèdent aujourd’hui dans des rues presque vides.

Les cafetiers et commerçants qui retrouveront notre journal quand l’heure viendra de rouvrir boutique y verront une curieuse relique d’un passé pourtant proche, témoignage des jours d’avant. On y parle d’expositions, de concerts, de manifestations et de bonnes adresses. D’une élection dont le second tour n’est plus qu’un horizon incertain. On y évoque aussi ce virus dont les premiers cas du côté de l’hôpital Tenon ou de Ménilmontant préoccupent le voisinage.

Derrière les vitrines et les portes closes, dans l’obscurité de locaux délaissés, ce numéro dénote par son optimisme, son insouciance même – celle des jours d’avant. Une chose est certaine, on ne se souviendra pas ce mois de mars 2020 pour le résultat de ses municipales, ni pour cette grande marche pour le climat déjà évanouie alors même que disparaissait le trafic aérien.

Perdu dans un Paris dans lequel tout s’est figé, ce dernier numéro évoque des fantômes, des événements qui n’ont jamais eu lieu et ne reviendront pas. Nous avons vu les reports et annulations s’accélérer, les messages déjà griffonnés sur les devantures fermées, les restaurateurs réunir leurs équipes pour des conversations difficiles. Nous partageons désormais toutes et tous le sort d’un exil contraint, au terme bien incertain, à veiller sur la ville endormie.

Dans ces moments sans précédent, il convient de penser à celles et ceux qui sont avant tout concernés. Aux malades et à leurs proches. Aux personnels soignants, naturellement, en première ligne contre le virus. Aux employées et employés du secteur de l’alimentation, alors que les charges de travail s’appesantissent malgré des conditions d’hygiène toujours insuffisantes. Aux livreurs, facteurs, agents de propreté, employés des réseaux d’eau et d’électricité, fonctionnaires, et bien d’autres qui poursuivent leurs tâches en dépit des risques, tandis que leur hiérarchie se confine en lieu sûr.

On pense aussi aux chercheuses et chercheurs, tant sollicités aujourd’hui après des années de baisse de crédits. Comme dans le cas de l’hôpital public, après les mouvements de contestation qui se sont amplifiés ces derniers mois contre la réforme des retraites, les dirigeants semblent devant l’urgence accorder enfin un peu d’attention à leurs revendications. Il est désormais trop tard : la maladie est là.

Depuis quelques jours, on entend mieux chanter les oiseaux. Le printemps est revenu alors même qu’on se préparait à cette anachronique hibernation. De l’autre côté de la planète, les images des régions chinoises frappées les premières par la catastrophe témoignent d’un retour progressif à la normale. La normale ? Espérons qu’elle sera différente dans les jours d’après.

On repensera aux moyens qu’il aurait fallu aux personnels de santé pour que jamais la situation actuelle ne puisse se produire. Au mépris qu’ont eu à subir nos infirmières et aides-soignantes, sous-payées par rapport aux pays voisins. Aux manquements de la République qui n’aura pas pu garantir un toit à toutes et tous, à ses morts de la rue, aux familles aujourd’hui entassées dans des campements de fortune, aux conditions de vie toujours aussi indignes de tant de réfugiés. On repensera à celles et ceux qui auront choisi d’investir dans des grenades pour notre police plutôt que dans des masques et ventilateurs pour nos hôpitaux. Qui prétendent qu’ils savaient, mais qui n’ont rien su faire.

Dans quelques semaines, dans quelques mois peut-être, nous ressortirons pour enfin goûter au soleil dont nous sommes aujourd’hui privés. Sur les terrasses et dans les rues de Bergame, Mulhouse, Madrid et Paris, quelle étrange journée ce sera ! Dans l’aube de ce jour nouveau, nous laisserons derrière nous des milliers de disparus. La lutte contre le virus ne sera pas pour autant terminée.

En Afrique, dans les Amériques, des systèmes de santé déjà essoufflés auront besoin de notre soutien humain et matériel, de notre expérience contre la maladie. Ici même, le combat pour des services publics à la hauteur de nos démocraties se poursuivra. Il s’agira plus largement pour nos sociétés de sortir grandies de ces épreuves collectives, fortes de nouvelles expériences d’entraide et de solidarité. Après ce répit sans précédent pour notre planète, nous verrons si notre espèce ressortira plus sage de cette épreuve. Si elle saura enfin changer ses habitudes et modèles de consommation pour éviter une nouvelle tragédie, celle-là irrévocable.

En attendant, nous resterons chez nous. L’occasion d’imaginer ces jours d’après : des jours plus vrais, des jours heureux.

 

 

Simon Thollot
Rédacteur en chef

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