Racisme et violences policières : à Paris comme ailleurs

Le rassemblement de soutien à la famille d’Adama Traoré, décédé dans une gendarmerie du Val-d’Oise en juillet 2016, a réuni des dizaines de milliers de personnes devant le Tribunal judiciaire de Paris ce mardi 2 juin.

Dans la même soirée, une nouvelle contre-expertise a clairement mis en cause le « plaquage ventral » utilisé par les gendarmes dans la mort de l’homme de 24 ans. Depuis son décès, pas moins de onze documents médicaux ont été produits pour l’enquête judiciaire en cours. C’est dire si la combativité et la quête de justice de ses proches, notamment de sa sœur Assa Traoré et du Comité Adama, ont été indispensables pour faire toute la lumière sur cette tragédie.

Après la médiatisation sans précédent des faits, après cette nouvelle manifestation contre le racisme et les violences policières qui restera gravée dans l’histoire, les « forces de l’ordre » seront-elles désormais plus vigilantes quant à leurs pratiques et leurs implications ? Rien n’est moins sûr.

Pas plus tard que jeudi 28 mai dernier, alors que l’indignation à la suite de la mort de George Floyd se propageait à travers le monde, la police française a démontré toute l’étendue de son aveuglement, de sa déconnexion et de sa brutalité. La scène se passe dans le quartier des Fougères (XXème arrondissement), l’un des plus pauvres de la capitale. Au croisement de la rue Léon Frapié et de la rue des Fougères, une personne noire est interpellée par la police. Sur des vidéos partagées sur les réseaux sociaux, on voit l’homme immobilisé au sol et vraisemblablement menotté, entouré par deux policiers blancs. L’un d’eux bloque le cou de la victime à même le sol avec son genou.

Nous sommes en 2020, et à Minneapolis comme à Paris, il est regrettable qu’il soit encore nécessaire d’exhiber des corps noirs meurtris pour témoigner de la gravité du racisme et des violences policières. Il n’est guère difficile de trouver ces vidéos. Pourtant, à quelques rares exceptions près, l’indignation politique et médiatique autour de l’incident se fait encore attendre.

Que la police puisse recourir à une telle pratique dans notre capitale, seulement trois jours après la médiatisation du meurtre de George Floyd, est une tragédie en soi. Devait-on attendre que la situation prenne une tournure plus sombre encore pour évoquer ce cas, représentatif de pratiques violentes aujourd’hui généralisées ? Du point de vue de l’impunité policière, les jours d’après ressemblent décidément aux jours d’avant.

La conseillère de Paris et élue du XXème arrondissement Danielle Simonnet, également candidate à l’hôtel de ville pour la liste Décidons Paris, est l’une des rares personnalités politiques parisiennes à s’être saisies du sujet. Elle s’est rendue dans le quartier dès le lendemain, soucieuse de « faire en sorte que la lumière soit faite dessus car rien ne justifie qu’on pratique un tel geste sur une personne immobilisée. J’ai prévenu la Ligue des droits de l’homme, qui peut saisir le Défenseur des droits, ainsi qu’une association qui traite des violences policières. Nous avons prévu de retourner dans le quartier pour encourager les jeunes à témoigner dans ce genre de situation. Et je vais également écrire au préfet de police pour demander une enquête interne ».

L’élue parisienne s’étonne également du silence des médias et de la scène politique à la suite de cette brutale interpellation. N’étaient-ce donc pas les mêmes qui n’hésitaient pas à pointer du doigt le racisme systémique et la brutalité de la police américaine ? De toute évidence, la société française préfère détourner le regard de ce miroir transatlantique qui nous est pourtant brandi en plein visage.

Car les choses s’accélèrent — les preuves s’accumulent. De nombreuses vidéos partagées durant le confinement ont pointé des cas répétés de violences et d’abus policiers, notamment en banlieue parisienne. Le 27 avril, à l’Île-Saint-Denis, des insultes racistes particulièrement graves sont proférées par des agents filmés à leur insu. Dans la nuit du 25 au 26 mai, à Bondy, quatre policiers défigurent un garçon de 14 ans : « quatre dents cassées, une fracture maxillaire étendue au plancher de l’orbite gauche avec hématome sous-cutané, […] insomnies et cauchemars ».

Ce mercredi 3 juin, plusieurs médias révèlent que le Défenseur des droits Jacques Toubon a dénoncé une discrimination « systémique » dans un cas concernant un quartier du XIIème arrondissement.  L’analyse se base sur le quotidien de « 18 habitants noirs et maghrébins », relatant des incidents survenus entre l’été 2013 et l’été 2014 alors qu’ils avaient entre 13 et 21 ans. Le Défenseur des droits évoque ainsi un « cumul des pratiques et stéréotypes qui visent des groupes de personnes dans leur globalité ».

Concrètement, le « harcèlement discriminatoire » entretenu par les policiers du secteur s’exprimait à travers des contrôles d’identité abusifs, fouilles répétées, conduites au poste, insultes (notamment à caractère raciste), actes de violence, et « palpations pouvant s’apparenter à des agressions sexuelles ». Quel courage déployé pour s’en prendre à des adolescents ! Le cas est certes plus ancien, mais les pratiques ont-elles évolué ? D’après les témoignages et les vidéos qui affluent aujourd’hui, tout porte à croire que ces humiliations sont encore quotidiennes, et même bien ancrées dans l’institution.

Ce jeudi 4 juin, un reportage d’Arte Radio dévoile des échanges racistes entre des policiers de Rouen. Le cas est récent. Il ne s’agit plus d’insultes contre des collègues ou des citoyens, mais de véritables appels à la « guerre raciale » proférés par des fascistes assumés, détaillant par ailleurs l’arsenal personnel qu’ils se constituent en vue « d’achever les bêtes ». Misogynie, antisémitisme et homophobie sont eux aussi de la partie. Les suprémacistes blancs à l’intellect néandertalien que l’ont entend dans ce reportage sont toujours en poste, payés par la République et ses citoyens. Dans combien d’hôtels de police, dans combien de gendarmeries, des propos similaires sont-ils aujourd’hui encore proférés ?

À la suite du rassemblement de mardi, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a défendu une police qui d’après lui « protège dans ce pays les femmes et les hommes de tout, y compris du racisme ». Dans l’édition du Parisien de ce jour, le directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux, assure que « la police en France n’est raciste ». Les responsables en place ont choisi d’ignorer l’évidence par quelque sortilège orwellien ; un mensonge répété ne constitue pourtant pas une vérité.

Comme leur discrétion dans l’incident du quartier des Fougères est venue le rappeler, les médias ont également leur part de responsabilité dans l’aveuglement actuel. Laissons d’abord parler les personnes concernées ! Les téléspectateurs doivent supporter à longueur de journée des minables qui trouvent encore des excuses au racisme et se refusent à employer le terme pourtant irréfutable de violences policières. On nous impose même l’avis d’Éric Zemmour, triste propagandiste d’extrême droite condamné pour provocation à la haine raciale et porte-parole de tous les frustrés et médiocres de France. Quelle légitimité ont ces gens pour s’exprimer sur de tels sujets ? Que savent-ils du quotidien d’un jeune noir de Minneapolis ? D’un jeune noir du quartier des Fougères ?

Si la police doit de toute évidence revoir ses pratiques, les médias français feraient bien de suivre urgemment la même voie. À travers leur silence, ils endossent eux aussi leur part de responsabilité dans la propagation d’un racisme stagnant qui ronge les institutions de la République, et particulièrement celles sensées défendre et protéger l’ensemble des citoyens.

Le racisme ne se résume pas à la violence physique ou verbale. Il s’exprime aussi à travers un ensemble d’attitudes, de comportements, d’habitudes. Observons un exemple isolé mais révélateur avec la photographie d’illustration choisie par la rédaction de Libération, journal pourtant réputé progressiste, pour illustrer le rassemblement de mardi au Tribunal judiciaire de Paris. Une barricade, des flammes, deux manifestants esseulés. Alors que l’événement a duré plusieurs heures, a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dont des familles, le quotidien choisit d’insister sur le court épisode de « dispersion [qui] a donné lieu à quelques échauffourées » — précision que l’on trouve dans le même article ! 25 000 personnes auraient donc brûlé un arrêt de bus ? Non, quelques éléments isolés tout au plus.

La colère digne d’Assa Traoré entourée par la foule ne constituerait-elle pas une plus belle illustration de ce mouvement historique ? Pourquoi ne pas plutôt montrer ces milliers de jeunes manifestants, issus d’horizons divers, demandant d’une même voix une société plus juste ? Plus évident encore sur les « chaînes d’information », ce racisme diffus contribue à discréditer une juste révolte.

Car il est plus que jamais temps de s’indigner. Cela semble d’ailleurs fonctionner : hier, après des nuits de manifestations dans plusieurs centaines de villes américaines, les faits de violence ayant conduit à la mort de George Floyd ont été requalifiés par la justice. Les quatre policiers qui ont commis ce véritable assassinat sont enfin inquiétés. Alors qu’il avait déjà fait l’objet de 18 plaintes, son principal tueur pourrait passer le restant de sa vie en prison. Les trois autres sont désormais accusés de complicité en raison de leur indifférence coupable devant la mort d’un homme.

Aux États-Unis comme ici, on ne peut que se féliciter de la prise de conscience autour du racisme systémique. L’institution policière n’est évidemment pas épargnée ; elle est même un exemple flagrant de son influence et de ses répercussions. À Paris comme ailleurs, l’interdiction des pratiques dangereuses comme le « plaquage ventral » doit s’accompagner d’une véritable formation des effectifs sur le sujet des préjugés racistes. Dans une profession où des vies sont en jeu, on ne peut accepter le moindre manquement ; il apparaît indispensable de confirmer par des examens psychologiques l’aptitude des gendarmes et policiers français à exercer correctement leur métier. Enfin, les nazillons de bas étage qui sévissent encore dans les forces de police doivent en être expulsés au plus vite. Notre République et ses institutions ont été construites sur les ruines de l’occupation allemande : ses forces de l’ordre n’ont certainement pas vocation à réaliser les funestes desseins de l’ancien envahisseur.

Au-delà du seul cas policier, la France et son débat public s’honoreraient de se saisir enfin du sujet du racisme institutionnel, dont les évidences se révèlent désormais au grand jour. Il s’agit d’observer la persistance, la profondeur du mal. Le 4 août 1789, l’Assemblée constituante votait la fin des privilèges féodaux. Plus de deux siècles plus tard, les privilèges ont changé de forme mais contribuent toujours à une même violence sociale. Qui sont celles et ceux qui s’entassent dans les bus de nuit, qui peinent à trouver un logement, qui nettoient nos chambres d’hôtels ou d’hôpitaux même sous la menace du virus ? Qui sont celles et ceux qui meurent les plus jeunes, après avoir exercé des métiers plus difficiles, moins bien rémunérés, soumis à des horaires plus instables ? Pour qui la méritocratie et l’égalité républicaines ne sont restées que de belles paroles face à une réalité injuste et implacable ? Nous n’avons aujourd’hui plus d’excuses pour persister dans cet aveuglement.

 

 

 

Photographie d’illustration :

Rassemblement en soutien à la famille d’Adama Traoré – Paris, 2 juin 2020
© Paris Lights Up

Laisser un commentaire