Logement : Paris perdue

La dernière étude de l’Insee sur l’évolution de la démographie française a révélé un sévère constat : depuis quelques années, Paris se vide rapidement de ses habitants.

L’enquête met en lumière l’ampleur de cette inversion de tendance : « De 2011 à 2016, la ville perd en moyenne chaque année 0,5 % de sa population (– 11.900 habitants par an) alors qu’elle en gagnait 0,6 % par an (+ 13.700) entre 2006 et 2011. Elle subit une nette dégradation de son déficit migratoire apparent qui n’est plus compensé par l’excédent naturel. »

En l’espace de cinq ans, la population de la capitale a donc diminué de près de 60 000 personnes. L’exode est de taille : à titre indicatif, neuf de ses vingt arrondissements ont une population égale ou inférieure à ce nombre. Comment expliquer l’étendue et la soudaineté du phénomène ?

La hausse des coûts liés au logement en est le principal moteur. En l’espace de vingt ans seulement, les prix de l’immobilier parisien ont été multipliés par 4. L’inflation record enregistrée dans la capitale française dépasse désormais même celle des autres villes mondes que sont New York et Londres. Conséquence de sa valorisation, la pierre parisienne est aujourd’hui, plus qu’une valeur refuge, un investissement comme un autre pour ceux qui en ont les moyens.

Une grande partie du parc de logements est désormais accaparée par des propriétaires qui, s’ils ne résident pas déjà dans un autre appartement parisien, ne sont bien souvent que rarement présents dans la capitale. D’après l’adjoint au logement de la ville de Paris Ian Brossat, on y compte actuellement « 100 000 résidences secondaires. La moitié [des logements] de l’île Saint-Louis sont des résidences secondaires ! »

Parmi les gagnants du Monopoly parisien, certains multi-propriétaires profitent également d’un phénomène relativement récent : l’essor des plateformes de location touristique, au premier rang desquelles l’inévitable Airbnb. Pour l’entreprise, la ville est loin d’être un simple marché profitable parmi d’autres. Lors de sa réception en grande pompe il y a quatre ans, son fondateur Brian Chesky lui a même décerné le titre de « capitale mondiale de la location entre particuliers », Paris étant alors déjà la ville d’implantation de la plateforme comptabilisant à la fois le plus de séjours effectués et le plus grand nombre de logements proposés. En 2017, près de 60.000 d’entre eux y étaient disponibles.

La mairie estime à 20.000 le nombre de multi-propriétaires utilisant la plateforme. Pour certains spéculateurs, le calcul est rapide : il est en moyenne 2,5 plus rentable d’y proposer son appartement que de le louer à l’année, un écart qui se creuse encore dans les quartiers les plus centraux de la capitale. L’Est parisien n’est pas épargné, avec 4% du parc immobilier phagocyté par ces plateformes dans les 10ème et 11ème arrondissements.

Enregistrement obligatoire des propriétaires, limite de la durée des séjours à 120 jours par an, hausse de la taxe sur les résidences secondaires : les mesures prises ces dernières années par la municipalité s’avèrent insuffisantes pour endiguer le phénomène. L’illégalité demeure la norme tandis que la faiblesse des contrôles ne décourage pas les loueurs les moins scrupuleux, rendant ces obligations encore largement théoriques. La mairie évoque ainsi « de plus en plus des propriétaires qui achètent des immeubles entiers et les transforment en hôtels clandestins. »

Le processus qui voit la population chassée des quartiers touristiques n’est en aucun cas une exception parisienne, puisqu’il a déjà profondément modifié la composition démographique d’autres capitales et destinations à travers le monde. C’est le même phénomène qui a contribué à faire vaciller la bohème en poussant à l’exil les communautés de quartiers entiers de San Francisco, Barcelone ou Berlin. À Paris aussi, il est malheureusement pour beaucoup déjà trop tard.

L’accaparement et la concentration du parc immobilier au détriment de la très large majorité des Parisiens est d’autant plus discutable que la question du logement reste très préoccupante à travers la capitale. Fin de l’encadrement des loyers, persistance du mal logement, passage à plus d’un quart d’appartements surpeuplés : les difficultés s’accumulent pour les catégories populaires et affectent désormais largement les classes moyennes.

D’autres n’ont pas la chance d’avoir un toit. Il y a un an, le recensement de la « Nuit de la solidarité » avait permis de dénombrer 21.185 personnes sans domicile fixe sur le territoire de la capitale, dont plus de 3.000 dormaient dehors au cœur du mois de février. Une courte promenade dans les rues de Paris permet d’entrevoir l’ubiquité de la grande pauvreté et ses aspects les plus injustifiables, comme ces familles avec enfants installées à même le trottoir.

La crise migratoire s’est conjuguée ces dernières années à celle du logement, poussant encore les plus démunis sur le pavé parisien. Avant l’évacuation du campement du Millénaire en mai dernier, au moins 2 500 migrants vivaient dans des conditions de grande précarité dans le nord-est de Paris. Alors que les évacuations systématiques les forcent à rejoindre les communes limitrophes comme Saint-Denis, le manque de places en centres d’accueil entraîne pour beaucoup une vulnérabilité grandissante.

Pourtant, à l’échelle de la ville, la place ne manque pas. Le 6 janvier dernier, près de 200 militants du collectif Droit au Logement, personnes sans domicile fixe et mal logés ont occupé quelques heures un imposant immeuble de bureau parisien, vide depuis 2017, avant d’en être expulsés par la force. Objectif : dénoncer l’obscénité de la situation du logement en France et demander la réquisition de bâtiments vides pour loger les personnes à la rue.

On compte au total à Paris près de 350.000 logements vides, l’équivalent de 11.7% de son parc immobilier. Dans les quatre arrondissements les plus centraux de la capitale, plus du quart des logements sont désormais vacants. Pendant que certains spéculent, d’autres ne peuvent que regretter les lumières éteintes et fenêtres fermées aperçues depuis le froid du trottoir.

« La première bataille, c’est de loger tout le monde dignement. Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des femmes et des hommes dans les rues, dans les bois ou perdus » affirmait le Président de la République – en 2017. Cette année-là, 137 décès de personnes sans domicile fixe ont été dénombrés à Paris. Malgré la profondeur et l’absurdité de la crise du logement, les priorités ont visiblement changé.

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