Dans la rue comme à l’assemblée, ne redonnons plus la parole aux homophobes

Groupe d’homosexuels agressé à la sortie d’un restaurant, attaque dans un bus pour port de maquillage, couples gays ou lesbiens passés à tabac pour avoir affiché leur proximité, sans oublier les tirades homophobes de néo-candidats politiques aussi farfelus que soudainement mis en lumière par leur grotesquerie : la liste continue de s’allonger. Nous ne sommes pourtant pas dans le Brésil nostalgique de l’uniforme de Bolsonaro, ni chez les apologistes de la Confédération de la Bible Belt, mais bien dans la Ville Lumière.

Cinq ans après les débats législatifs visant à enfin encadrer l’égalité du mariage, la capitale qui vient tout juste d’accueillir la dixième édition des Gay Games constate le retour d’une homophobie aussi létale que décomplexée. Peut-on y voir l’écho du durcissement du discours politique en Europe et au-delà, marqué par les attaques envers des minorités désormais considérées comme insolubles dans le grand creuset national ? Ou s’agit-il d’un dernier soubresaut obscurantiste en réponse à la tolérance grandissante de la société, une large majorité de la population française étant désormais en faveur de l’égalité du mariage et de l’ouverture des droits à la PMA ? C’est désormais sur ce dernier sujet que le gouvernement semble prête à rouvrir les arènes politiques à une nouvelle querelle entre défenseurs de l’égalité républicaine et tenants d’une discrimination sanctionnée par la tradition.

Si le sujet particulier de la PMA s’apprête à faire l’objet de telles dissensions, le mal est cependant plus profond. Comment expliquer que Paris fut probablement la grande capitale LGBTQ+ où l’installation permanente de passages piétons aux couleurs de l’arc-en-ciel fut la plus difficilement acceptée ? Et tandis que l’on débat en haut lieu de symboles qui devraient en toute rationalité relever du domaine de la voirie, la situation concrète continue de se dégrader pour les minorités sexuelles parisiennes.

Le traitement actuel des travailleuses et travailleurs du sexe, en particulier celui des plus vulnérables – étrangers, sans-abris, transgenres, etc. – en est certainement l’exemple le plus frappant. Le dramatique assassinat de Vanessa Campos, dont les causes sont largement imputables à l’indifférence coupable voire aux politiques pernicieuses des pouvoirs publics, a mis en évidence les contradictions entre une parole officielle toujours plus bienveillante, et la réalité de ce que vit la population LGBTQ+ française et parisienne, notamment ses membres les plus exposés.

Il serait aujourd’hui temps pour les autorités d’aller au-delà des symboles et de démontrer à travers des actes le soutien théoriquement généralisé de l’État comme des collectivités envers la population LGBTQ+. Avec la future législation entourant l’ouverture des droits à la PMA, le gouvernement se trouve aujourd’hui en parfaite position de dissiper tout malentendu et de rejeter de nouveaux atermoiements nocifs non seulement pour le débat public, mais aussi et surtout pour l’intégrité physique des minorités sexuelles.

La situation semble pourtant bien mal engagée en vue de garantir une adoption apaisée et consensuelle de la nouvelle législation – en grande partie à cause de celui qui a eu l’audace d’estimer que le gouvernement précédent avait “ignoré” voire “humilié” une partie du pays avec l’inscription de l’égalité devant le mariage dans la loi. Il va sans dire que celles et ceux qui furent réellement humilié lors de ces longs mois de débats en 2013 en ont certainement un souvenir bien différent.

S’il pourrait être plus limité à l’assemblée, ce débat devrait cependant occuper plusieurs mois la scène publique et médiatique. Et il pourrait même s’allonger : l’Élysée envisagerait la mise en place d’un groupe de travail parlementaire portant sur le sujet de loi bioéthique – et par extension comprenant la thématique de l’ouverture des droits à la PMA – et ce alors même que le Comité national consultatif d’éthique a déjà rendu deux avis positifs sur ce sujet précis.

À quoi bon mettre en place de nouveaux obstacles et ralentir la procédure législative, alors que son aboutissement ne semble à court terme guère faire de doutes ? En affirmant que le gouvernement irait “jusqu’au bout” sur ce sujet “mature” en septembre dernier, le secrétaire d’État au numérique Mounir Mahjoubi a fait ce simple constat : « la très grande majorité, voire la quasi-totalité des députés de la majorité soutiennent la PMA. » Dans son appel à un “débat le plus intelligent possible”, le Premier ministre a quant à lui exprimé sa “conviction que nous ne pouvons pas, sur ces sujets, rechercher le consensus” – comme ont pu le démontrer les débats de 2013 et l’impossible définition d’un compromis sur une thématique qui appelle au courage politique plus qu’à la palabre et à l’enlisement.

S’il ne fait visiblement aucun doute que la législation sera adoptée en début d’année prochaine, il faudrait néanmoins donner une nouvelle fois la parole aux acteurs du débat public qui affichent publiquement leur volonté d’empêcher tout débat serein et respectueux ? Comme à chaque tournant de la lutte pour les droits des minorités, on voit déjà se mettre en marche l’éternelle alliance de la frange la plus fondamentaliste du clergé, des disciples de l’ordre ancien et des frustrés de la patriarchie. Une coalition toujours vocale mais inéluctablement défaite, que ce soit à l’encontre de l’émancipation des femmes et de la jeunesse en 1968, contre la loi Veil de 1975, ou contre la mise en œuvre de l’égalité devant le mariage en 2013. Une coalition des privilèges anciens qui n’a rien à perdre de ses propres droits mais que ses insécurités poussent à se mettre une nouvelle fois en travers de la marche du progrès.

Sur la lancée des plus récentes provocations papales, les évêques de France ont publié une “déclaration solennelle” contre la “fabrication” de l’enfant – préoccupation toujours étonnante de la part de représentants d’une institution qui a brisé tant de vies dans leurs plus jeunes années sans jamais vouloir se remettre en question. Suivant les prédications d’un clergé toujours plus dépassé s’agite de nouveau la notoirement néfaste “Manif pour Tous”, encore une fois plus préoccupée par la création de slogans obscènes que par l’amour de son prochain. Après la triste expérience de la loi Taubira, souhaite-t-on réellement redonner la parole à ces obstructeurs professionnels ? Dans le contexte actuel – hausse des inégalités, taux de chômage invariablement élevé, crises climatique et migratoire, délitement de l’Europe et des alliances démocratiques – l’extension des droits à la PMA est-elle vraiment le sujet prioritaire pour le débat public ?

Sur cette question et plus généralement sur celui des droits LGBTQ+, la clarté est plus que jamais nécessaire de la part des autorités. Les nombreux Parisiens réunis Place de la République le week-end dernier l’ont exprimé sans détour. Le soutien d’Anne Hidalgo et des autorités parisiennes est clair et louable, cependant les édiles de la capitale ne dictent pas l’agenda politique et moral à l’échelle nationale. Dangereusement nostalgique d’une France à fleur de lys dans certaines de ses déclarations, le président de la République se doit aujourd’hui d’indiquer la marche à suivre à sa majorité. Cette dernière décidera-t-elle de cajoler un peu plus l’électorat catholique pour grappiller quelques voix aux partis les plus conservateurs, en échange d’une mise en danger grandissante de la population LGBTQ+ ? Pour rappel, sur la seule année 2013, les actes homophobes avaient augmenté de 78%.

Si le gouvernement et sa majorité devaient en toute connaissance de cause laisser se répéter les violents affrontements publics d’il y a cinq ans, il ne fait aucun doute que les représentants des minorités sexuelles et leurs alliés n’oublieront pas leur cynisme. Sur un tel sujet, les hésitations et les ambiguïtés ont malheureusement des conséquences bien réelles pour une partie de la population. Lorsque de nouveaux visages tuméfiés par la haine défileront sur nos écrans, les décideurs politiques y tiendront sans ambages leur part de responsabilité.

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