Contre le fascisme, plus qu’un seul bulletin de vote

Battre la candidate nationaliste aussi largement que possible, c’est accomplir un double objectif : écarter en premier lieu la menace d’un naufrage définitif de la République, et préparer au mieux les lendemains de luttes qui s’imposent déjà aux forces de progrès.

Il y a vingt ans, le 5 mai 2002, Jacques Chirac remportait le second tour de l’élection présidentielle face à Jean-Marie Le Pen en réunissant plus de 82% des suffrages exprimés. Après le « séisme politique » que représentait l’élimination de la gauche au tour précédent face à la percée de l’extrême droite, les Françaises et les Français exprimaient clairement leur refus partagé de voir les ennemis de la République accéder au pouvoir.

Dans quel déni généralisé nous trouvons nous aujourd’hui pour qu’une victoire de la candidate du Front national ne soit plus à écarter ? Entre le père et la fille, s’agissant de leur entourage comme de leurs idées, rien n’a pourtant changé. La représentante de l’extrême droite porte encore un projet profondément nationaliste, autoritaire, raciste, et sexiste, un programme qui exclut les plus faibles, menace les plus vulnérables, et vise à saper les fondements des institutions démocratiques qui ont façonné la France et encadrent sa vie citoyenne.

Après cinq années à défendre les privilèges des plus fortunés tout en méprisant le peuple, le président Macron a évidemment une grande part de responsabilité dans la situation actuelle. En raison de l’incapacité des formations de gauche à s’unir avant le premier tour du 10 avril dernier, le bulletin portant son nom reste cependant le seul obstacle à opposer à une extrême droite chaque jour plus belliqueuse. Si l’on peut regretter ce choix binaire, difficile de nier qu’aucune autre méthode à notre disposition ne saurait empêcher un désastre démocratique ce dimanche 24 avril.

Un président libéral et conservateur peut encore être combattu dans la rue, même si la militarisation policière et les méthodes brutales auxquelles ont pu faire face les manifestations de ces dernières années ont affaibli cet argument. Il peut aussi, preuve en est l’élection actuelle, être vaincu par la force des urnes. Un exécutif d’extrême droite, comme l’histoire a tragiquement pu le démontrer à maintes reprises, ne présente pour sa part aucune disposition à tolérer ses opposants, ni même à rendre le pouvoir. À la perspective de l’alternance républicaine, les tenants du fascisme préfèrent bien celle de la guerre civile.

Aux États-Unis, seulement l’an dernier, la désastreuse présidence de Donald Trump s’est achevée dans le choc d’une tentative de coup d’État, avec l’attaque du capitole du 6 janvier 2021 par les partisans du candidat vaincu. Cet assaut sans précédent contre la représentation démocratique américaine venait conclure une gouvernance marquée par l’incompétence, la vulgarité, le refus de la science, et la dégradation permanente des institutions et du débat public. On y ajoutera également une haine systématisée des opposants, des étrangers, et des minorités : le travel ban appliqué à des pays d’Afrique et du Moyen-Orient, l’insupportable normalisation des rassemblements néonazis de Charlottesville, l’enfermement indigne de jeunes enfants à la frontière mexicaine…

Plus proche de nous, en Hongrie, le premier ministre Viktor Orbán a récemment vu sa majorité consolidée après la victoire de son parti lors des récentes législatives. En douze ans de pouvoir, cet allié assumé de Marine Le Pen aura réécrit la Constitution à son avantage, asservi les médias, et marginalisé l’opposition comme aucun autre dirigeant de l’Union européenne. Il a progressivement confié à ses proches les clés des pouvoirs politique et économique. Son administration aura également fait comprendre à une partie de la population son statut d’indésirable : ciblant les étrangers, encore, mais aussi les personnes LGBTQ+ ou les porte-paroles des ONG et du secteur associatif.

Trump et Orbán partagent avec Le Pen une admiration des méthodes de Vladimir Poutine, lui-même chef d’un État où le principe du vote ne semble depuis longtemps plus faire le poids face à la toute puissance d’une élite corrompue, refusant les oppositions en allant jusqu’à l’élimination physique des voix discordantes. Dans un pays désormais placé au ban de la communauté internationale après l’invasion de l’Ukraine, les artistes et les pacifistes sont jetés en prison, la presse indépendante est éliminée, la soumission totale au pouvoir devenue la norme. Dans ces conditions, comment imaginer une alternance démocratique dans la Russie actuelle ? Et comment peut-on, comme le fait l’extrême droite française, concevoir d’ériger en modèle cette « prison des peuples » d’un genre nouveau ?

Les cinq années au pouvoir d’Emmanuel Macron ont été pour beaucoup une souffrance, et la perspective d’en subir cinq de plus n’incite guère à l’optimisme les Françaises et les Français les plus éprouvés. Si les politiques du président constituent un danger évident pour l’environnement comme pour les plus précaires, sa capacité de nuisance apparaît cependant bien limitée comparée à celle qu’exercerait une extrême droite arrivée au pouvoir. Les maux ne se valent pas. En réélisant Jacques Chirac il y a vingt ans face au risque fasciste, une large majorité de Françaises et de Français avait déjà suivi un tel raisonnement.

S’abstenir, voter blanc ? Mais si le pire advenait ? Rien ne saurait contenir la somme des regrets de celles et ceux qui auront refusé de se prononcer, lorsque des centaines de milliers de familles seront expulsées de leurs logements, lorsque le sentiment d’impunité d’une partie de la police se verra décuplé jusque dans les pires abus, lorsqu’on falsifiera les principes de la laïcité républicaine pour contrôler les vêtements des femmes, lorsque des miliciens en roue libre quadrilleront villes et villages pour chasser toute personne qui s’écarterait trop de la nouvelle norme nationale. Quand les associations humanitaires seront dissoutes, les médias et la presse plus que jamais mis sous contrôle, les institutions politiques corrompues jusqu’à ne plus être que des parodies d’elles-mêmes.

Contribuer à battre Marine Le Pen, c’est avant tout contribuer à battre le fascisme. Plus son score sera bas, plus le vote des Françaises et des Français démontrera leur refus de l’impasse qu’incarne l’extrême droite. Et auprès de celles et ceux, toujours plus nombreux, qui lui accorderont malgré tout leurs suffrages, une lourde défaite résonnera comme une nouvelle preuve que le salut du peuple ne pourra jamais venir du camp du nationalisme et de l’exclusion.

Avec un score important, même défait, le FN pourrait se prévaloir des qualités de premier opposant au pouvoir en place et poursuivre sa progression électorale. Avec un score plus faible, il se révélera comme l’illusion mortifère qu’il a toujours été, laissant aux formations de gauche une chance de revenir enfin sur le devant de la scène politique en s’emparant au plus vite de la campagne des élections législatives. Une gauche qui s’exprimerait cette fois-ci, espérons-le encore, d’une voix plus unie que de mémoire récente.

Voter contre l’extrême droite, c’est encourager une renaissance des forces de progrès, que devront renforcer les organisations syndicales, associatives, et citoyennes. Si le « printemps du peuple » tant attendu n’a pas eu lieu, préservons au moins l’horizon d’un espoir estival. Le barrage pourrait alors devenir un pont, une voie partagée aux conséquences concrètes : entretenir les combats pour l’avenir de la planète face à l’urgence climatique, améliorer le quotidien des plus précaires, lutter pour les droits humains et contre toutes les formes de discrimination, et rénover les institutions afin de raviver le contrat qui les unit au peuple.

Non, ce n’est certes pas de gaîté de cœur que beaucoup glisseront dans l’enveloppe le bulletin du seul candidat opposé à Marine Le Pen ce dimanche, celui d’Emmanuel Macron. Mais pour les progressistes, les féministes, les antiracistes, les démocrates, les défenseurs des oubliés, il s’agira pourtant d’un choix sans ambiguïté. Le second tour de ce 24 avril peut être l’un de ces tournants de l’histoire dont il est ensuite impossible de se défausser : il y aurait une certaine forme de lâcheté à compter sur les autres quand tant d’autres comptent sur nous. Faisons au contraire le seul choix possible face au fascisme, celui du courage, avant de reprendre dès demain le chemin des luttes pour une République sociale et écologique.

 

 

S. Thollot
Rédacteur en chef

 

 

Photographie : Place de la République, Paris.
© Paris Lights Up

 

 

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