Portrait d’artiste : voir la ville en couleurs avec Jeanne Varaldi

En imaginant une ville ludique et polychrome, Jeanne Varaldi démontre que l’art est bien le meilleur remède à la grisaille ! Découvrez notre entretien avec une artiste plasticienne qui a su mettre en couleurs les quartiers de l’est parisien, accompagné d’une sélection de ses dernières œuvres.

« Aux frontières entre pratique artistique et recherche, j’utilise la création graphique et les installations pour transformer l’expérience urbaine », résume l’artiste, également issue d’un cursus d’études urbaines. Ses motifs colorés mettent en avant les changements qui s’opèrent dans la ville, tout en interrogeant la place accordée à celles et ceux qui la peuplent.

Paris Lights Up : Dans les séries « Perspectives » et « Physiologies », tu revisites les rues de l’est parisien pour un résultat à mi-chemin entre photographie, illustration, urbanisme et design. Qu’est-ce qui t’a inspiré en vue de mettre en couleurs ces espaces ?

Jeanne Varaldi : C’est lors du premier confinement de mars 2020 que j’ai démarré ce travail. J’étais à Paris et je me promenais tous les jours sur le périmètre du kilomètre autorisé : tout était fermé. Mon regard s’est concentré sur les façades, trottoirs et rues parisiennes, et c’est là que j’ai réalisé que la ville était grise, segmentée et réduite au fonctionnel. J’ai eu envie d’y ajouter de la couleur ! C’est une manière d’activer d’autres imaginaires, de rappeler par l’image que la ville peut être terrain de jeu et d’expérimentation. 

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Bibliothèque Louise Michel, peinture digitale réalisée pour la mairie du
20ème arrondissement © Jeanne Varaldi

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Tu es récemment passée d’un « in-situ numérique » au réel avec une installation au cours de la Nuit Blanche 2020, en lien avec les Ateliers d’artistes de Belleville (AAB), association dont tu es membre. Souhaites-tu continuer à explorer cet horizon ?

Participer à la Nuit Blanche 2020 était un vrai défi. La nuit est au cœur de la vie urbaine : elle évoque à la fois la fête, la liberté mais aussi les contraintes liées au sexisme et aux inégalités de genre. J’ai tout de suite voulu traiter de ce sujet-là, sans nécessairement appuyer sur ce qui ne va pas, mais en proposant une nuit rêvée, idéale pour montrer qu’une autre ville est possible. À partir de cette idée, nous avons co-produit avec l’artiste Manlia une installation visuelle et sonore « Everyone should bloom ». J’ai beaucoup aimé travailler avec la vidéoprojection qui a donné corps à la vision ludique et colorée de l’espace public que je construis. C’est un moyen idéal pour projeter la couleur et transformer une rue ou place sans intervention lourde et définitive, contrairement à de la peinture murale.

En 2021, j’aimerais élargir encore mes supports et projets. Ce qui compte pour moi est que celui ou celle qui découvre mon travail puisse se projeter dans une ville plus ludique et inclusive. Aujourd’hui la couleur est centrale, mais peut être que d’autres médiums et installations pourront me permettre de porter ce message plus efficacement.

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« Everyone should bloom », installation lumineuse et sonore co-produite avec Manlia
pour la Nuit blanche 2020 des Ateliers d’artistes de Belleville (AAB)
© Jeanne Varaldi & Manlia

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Tu as également travaillé sur la thématique du genre et de l’espace urbain avec « The School Project », en réponse aux discriminations liées aux usages des cours de récréation. Dans le Paris d’aujourd’hui, quelles sont les priorités pour une plus grande égalité femmes-hommes dans le partage et l’accès à la ville ?

Je pense qu’il faut dépasser la problématique de genre dans la ville. Aujourd’hui, il y a des inégalités fortes, et la ville n’a pas été pensée par ni pour toutes et tous. Mais il s’agit surtout de s’interroger sur la manière dont nous voulons vivre : quelle place pour la nature en ville, pour les usages non productifs dans l’espace public, pour les mobilités douces, pour le lien social ? Comment articuler espace public et privé et créer des entre-deux, des lieux de rencontre ? Penser un espace public qui règle le problème du sexisme et des discriminations de genre, c’est penser un espace public qui respire, où il fait bon vivre.

Concrètement, « The School Project » est une maquette qui propose une cour de récréation avec des peintures et marquages sur les murs et au sol afin de donner toute la place au jeu et à la créativité des enfants. Je tiens compte du constat, bien identifié par Édith Maruéjouls, que filles et garçons n’ont pas le même usage de la cour de récréation. Mais je souhaite le dépasser et proposer in fine un espace dans lequel chacun peut s’épanouir.

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« The School Project », simulation réalisée pour la ville de Paris (2020) © Jeanne Varaldi

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De Belleville à la Villette, l’est parisien est particulièrement bien représenté dans tes dernières créations. Tu as quelques quartiers de prédilection ?

Le 20ème bouge et respire. Ses quartiers sont particulièrement intéressants quand on scrute les transformations urbaines. J’aime observer les zones de chantier (il y en a eu beaucoup le long de la ligne 11 en cours d’évolution !), les rez-de-chaussée vacants, les accumulations d’objets et encombrants… Ce n’est pas forcément un choix de prédilection pour une balade bucolique, mais cela attire ma curiosité : la ville est comme un organisme vivant dont j’observe le métabolisme. 

Tu as quelques bonnes adresses à nous recommander ?

J’aimerais recommander à tous d’aller faire un tour des portes de Paris, d’aller scruter le périphérique, les lignes de tramway limitrophes, et d’observer ces coutures urbaines. C’est là que la ville se dessine ! Par exemple autour du boulevard Mortier, sur lequel j’ai travaillé pour créer un visuel avec la mairie du 20ème. La balade peut même s’orienter au-delà de Paris et aller jusqu’à Pantin : la Cité Fertile, le Dock B et les Grandes Serres sont des lieux d’émulation artistique, culturelle et même citoyenne que j’affectionne. Il faudrait développer encore davantage de lieux de rencontre et de mixité, en croisant les disciplines et publics. La crise sanitaire révèle l’importance de ces espaces. 

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Boulevard Mortier, peinture digitale réalisée pour la mairie du 20ème arrondissement © Jeanne Varaldi

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Quelques projets s’annoncent déjà pour 2021, avec une participation à l’exposition « Frontières » à l’espace Voltaire de Plateau Urbain, dans le 11ème arrondissement. Tu pourrais nous en dire un peu plus ?

J’ai eu la chance de démarrer 2021 par une belle exposition à l’espace Bertrand Grimont organisée par Maison Contemporain. Ma prochaine exposition prévue est en effet organisée par le réseau « Les Nouveaux Collectionneurs » à l’espace Voltaire. Elle devait avoir lieu en octobre-novembre 2020 mais sera finalement reportée au printemps – plus d’informations sont à venir sur mes réseaux sociaux. C’est un beau projet qui réunit une trentaine d’artistes autour de la notion de « frontière ». Pour ma part, je souhaite mettre en avant les frontières… urbaines ! Elles sont puissantes car invisibles, et guident nos comportements sans être questionnées. Cette exposition sera l’occasion de montrer le travail issu de mes séries de peinture digitale qui proposent une autre lecture de l’espace public.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour cette nouvelle année que l’on espère plus réjouissante, notamment pour les artistes ?

Souhaitez-moi une année 2021 « agitatrice » : de créativité, de potentiels, de projets et de transformations ! En 2020, les plus beaux projets sont nés de convictions fortes et de rencontres. J’espère que 2021 sera à cette image. Il faut aussi me souhaiter, ainsi qu’à vous, de beaux espaces de liberté et du temps… Ce sont les deux ingrédients nécessaires pour les projets artistiques et pour toute transformation !

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Aperçu de projets de peinture murale : à gauche rue Clavel dans le 19ème arrondissement (2020) ; à droite ville de Meaux, en partenariat avec Geth’Art gallery (2021) © Jeanne Varaldi

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Jeanne Varaldi
Site : jeannevaraldi.com
Instagram : instagram.com/jeanne.varaldi

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Photographie d’illustration © Jeanne Varaldi

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